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EGYPTE

Le courage et la détermination des femmes égyptiennes

Les 16 et 17 juin prochains, les deux candidats arrivés en tête du premier tour de la présidentielle égyptienne, Ahmed Shafiq et Mohamed Morsi, s'affronteront au second tour. L'un des deux succédera à Hosni Moubarak. L'un est un proche du régime militaire, l'autre est le candidat des Frères Musulmans. Mais, s'il y a bien une chose qu'ils ont en commun, c'est leur attachement résolu à une société patriarcale, où la place des femmes est dans la sphère privée. Pas un seul des deux n'a évoqué la question des droits des femmes, pas un seul des deux n'a condamné les violences et les agressions dont elles font l'objet. Autre pilier du régime, le parlement, dominé par les islamistes, ignore tout autant les revendications des femmes. Pourtant, les uns comme les autres auraient bien tort de négliger ce sexe dit faible qui représente 52% de l'électorat et qui a bel et bien l'intention d'obtenir des droits, d'une manière ou d'une autre.

Journée Internationale de la Femme en Egypte - Photo Al Jazeera cc

Les femmes, premières concernées par la transition démocratique

C’était au beau milieu de la nuit, au Caire, que Ragia Omran, l’une des avocates des droits de l’homme les plus célèbres du pays, s’est ruée au C-28, la fameuse cour militaire d’Égypte, où près de 300 civils étaient détenus, sans avocats.

Omran, qui se décrit comme féministe et militante pour les droits de l’homme, voulait représenter légalement les manifestants,  parmi lesquels 26 femmes – dont une âgée de seulement 14 ans –, tous accusés d’avoir attaqué le personnel militaire.

L’accès au tribunal lui a été interdit, une insulte qui s’ajoute aux nombreuses injures faites par l’armée, une institution patriarcale et puissante, accusée d'être responsable de nombreuses exactions, dont l’agression sexuelle de ses propres prisonnières, et de rester totalement indifférente aux droits des femmes en général.  

"Ils m’ont refusé l’accès car il était 2 heures du matin, prétextant que j’étais une femme et qu’il était "trop tard" pour moi," nous a-t-elle confié. "Je suis restée plantée là coûte que coûte et n’ai pas cessé de leur demander d’entrer car chaque détenu a le droit d’avoir un avocat"  

Quinze mois après la chute du régime d'Hosni Moubarak, les Égyptiens sont conviés aux urnes, les 16 et 17 juin, pour élire, au second tour de la présidentielle, leur premier président élu démocratiquement. Cette élection et la Constitution, qui sera rédigé en suivant, devrait ouvrir la voie au développement de la démocratie égyptienne, encore fragile. S’il y a bien un groupe au sein de la société égyptienne qui doit se sentir plus que jamais concerné, ce sont les femmes.   

L'urgence d'agir 

Pendant que le débat se poursuit, portant notamment sur la quantité de pouvoir que le président devrait avoir en comparaison au Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA, en anglais SCAF) ou encore le degré d’influence qu’exercera le parlement à majorité islamiste sur la société, des femmes comme Omran, sur le devant de la scène pendant la révolution, se disent désormais rejetées de la vie publique et politique. Au mieux, elles s'estiment instrumentalisées dans les débats des deux camps, rivaux et majoritairement masculins – d'un côté, les tenants de l’ancien régime de Moubarak et, de l'autre, les Islamistes. Aucun des candidats à la présidentielle n’a démontré un intérêt notable pour les problèmes liés aux femmes, se plaignent les militantes, tandis que de nombreuses femmes ont été victimes de violences et d’intimidations de la part des militaires.

Un certain nombre de femmes disent "non" à la marginalisation et se battent pour s'assurer un rôle dans la future société égyptienne. Elles savent que c’est maintenant ou jamais.  

"Pas un seul des candidats n’a fait l’effort de discuter avec le mouvement des femmes pendant sa campagne, à part Amr Moussa [au premier tour]," déplore Fatma Emam, chercheuse à Nazra en études féministes, et blogueuse activiste.

Emam, une jeune femme de 29 ans, originaire de Nubie, dans le sud de l’Égypte, n’a pas peur de s'exprimer et déclare être déçue par les candidats actuels, Mohamed Morsi et Ahmed Shafiq : "Ce qui apparaît évident dans ces élections, c'est que les femmes ne sont pas une priorité" affirme-t-elle.

Journée Internationale de la Femme en Egypte - Photo Al Jazeera cc

L’économie et la sécurité éclipsent les femmes des préoccupations

Elle considère que les préoccupations économiques et sécuritaires ont pris le pas sur les enjeux sociaux et sociétaux, parmi lesquels les droits des femmes, la justice et les réformes du système éducatif, dans les esprits des électeurs. Un récent sondage du centre de recherche Pew confirme que 81% des Égyptiens considèrent l’amélioration de la situation économique comme l’enjeu principal de ces élections.

Cependant, selon le Conseil National pour les Femmes d’Égypte, 33% des ménages égyptiens sont dirigés par des femmes.

"Jusqu’à très récemment, il y a environ cinq ans, les femmes n’avaient pas de réductions d’impôts car elles n’étaient pas à la tête des ménages, même si maintenant au moins 33% des femmes remplissent le frigo" constate Emam.  

Bien que les femmes aient une part active dans l’économie égyptienne, la société manque d’un système légal qui garantirait les droits de tous les citoyens, selon Mozn Hassan, militante des droits des femmes, à la tête de Nazra pour les études féministes.

Les femmes, proies faciles du régime militaire

Des "tests de virginité" opérés par l’armée sur Samira Ibrahim, et des dizaines d’autres femmes, à la violence stratégiquement employée sur les manifestantes, comme "la femme aux soutien-gorge bleu", le combat des femmes est inextricablement lié à un mouvement plus large contre le gouvernement militaire en Égypte.

"Une grande partie de la stratégie de militarisation de la société a consisté à prendre les femmes pour cibles," a dit Hassan. "Tous ces événements, dont les tests de virginité font partie intégrante, tout ceci ne s’achèvera pas par de simples élections."

Alors que beaucoup d’Egyptiens espèrent qu’un changement significatif aura lieu une fois le nouveau président élu, les Egyptiennes prétendent qu’elles doivent aller chercher leurs propres droits toutes seules.

L’électorat féminin négligé par les candidats

Dalia Ziada, une des femmes les plus actives du pays sur le plan de la défense des droits des femmes, dirige un groupe d’études au Centre Ibn Khaldun pour les études démocratiques, qui se consacre notamment à la situation des femmes après le Printemps arabe.  

Ziada, qui dirige Ibn Khaldun en Egypte, travaille attentivement avec les chercheurs du centre afin de veiller au bon déroulement des élections dans 22 gouvernorats du pays, que ce soit au Caire, à Alexandrie ou dans la Haute-Égypte.

En tant que femme égyptienne, Ziada croit que les candidats en lice n’ont pas réussi à s’adresser à l’électorat féminin, soit 52% de la société. Le seul qui l’avait plus ou moins fait, tout en restant machiste, était Amr Moussa, un libéral qui était associé à l’ancien régime, mais qui n’a pas passé le premier tour.

"Lorsqu’on leur pose la question du rôle de la première dame, tous les candidats ne veulent pas la voir impliquée dans la politique," affirme Ziada. "Si un président ne respecte même pas sa femme et ne pense pas souhaitable son intervention dans la politique, alors comment pourrait-il respecter la femme égyptienne moyenne ?"

Les femmes descendent dans les rues

Manifestation de femmes, place Tahrir - Photo Gigi Ibrahim cc

Peu après la chute de Moubarak en février 2011, une centaine de femmes ont défilé à l'occasion de la Journée Internationale de la Femme, afin de protester contre le harcèlement sexuel, une épidémie sociale qui touche le pays le plus peuplé du monde arabe depuis des années. Mais, ironiquement, ces femmes ont été agressées et harcelées par des groupes d’hommes sur la place Tahrir, l’épicentre de la révolte. Les hommes criaient "ce n’est pas le moment" - pour des demandes triviales.

Plus tard, en décembre 2011, des images ont choqué le monde entier : des soldats frappaient des femmes âgées sur la tête, arrachaient les vêtements de jeunes militantes et en tiraient d’autres par les cheveux...

Malgré les preuves flagrantes de violence, beaucoup de gens ont porté la faute sur les femmes, critiquant leur présence dans les rues et parfois même leurs tenues "provocatrices".

Cette fois-ci, c’en était trop pour des milliers de femmes déterminées, de tous âges et de tous milieux sociaux, qui ont manifesté massivement contre l’utilisation excessive de la force par l’armée et le harcèlement sexuel contre les manifestantes. Alors que les femmes défilaient, des hommes les ont rejointes - et soutenues - en formant un cordon humain autour d’elles, de crainte qu’elles ne paient, une fois de plus, le prix de leur liberté. Pendant ce temps, le SCAF défendait le recours à la violence des soldats, justifiant qu’ils avaient agi "sous la pression des circonstances".

Face à l’évidence, l’impunité totale du régime militaire

En mars 2012, une cour pénale délivra un verdict contre Samira Ibrahim, qui avait accusé un médecin de l’armée de l’avoir soumise de force à un test de virginité, après qu’elle ait été détenue par l’armée pour avoir protesté contre le maintien au pouvoir prolongé du SCAF, le 9 mars 2011.

Alors que les généraux étaient allés jusqu’à dire ouvertement que l’armée avait entrepris ces tests de virginité afin de vérifier les accusations de femmes qui se plaignaient d’agressions sexuelles ou de viols par des militaires, la cour n’a reconnu aucune culpabilité.

Beaucoup de militants considèrent que c’est de leur devoir de dénoncer le régime autocratique, qui "ne faiblit pas", et qui ne laisse toujours presque aucune représentation féminine.

Le problème de la représentation

Seules dix femmes ont été élue lors des élections législatives, qui se sont achevées au début de l’année. La représentation des femmes dans l’assemblée constituante, qui aura pour charge de rédiger la nouvelle constitution de l’Égypte, reste un sujet polémique.

"Nous avons rédigé une série d’amendements à la Constitution qui doivent être pris en compte immédiatement," rappelle Emam. "Le Mouvement égyptien des jeunes féministes a aussi fourni au président du parlement une liste de femmes éligibles qui pourraient participer à la rédaction de la constitution, mais tous ces efforts n'ont pas abouti" ajoute-t-elle.

La lutte pour une protection légale

Avec les Islamistes représentant environ 70% de l’Assemblée, Hassan craint que la voix des femmes soit, une fois de plus, mise de côté.

"Jusqu’â maintenant, le parlement n’a pas passé une seule décision progressiste concernant les incidents de violence précédents," dit-elle. "Il n’y a également pas une seule loi qui protège les femmes des violences domestiques."

Alors que les pouvoirs dirigeants n’assument ou ne donnent aucune responsabilité pour la violence, la société suit son cours.

"Le Centre Nadim [pour la réhabilitation des victimes de la violence] a récemment lancé une pétition en espérant qu’une loi pour soutenir les victimes de violences domestiques soit votée, mais seuls 2 000 citoyens ont signé la pétition" déplore Emam.

Parallèlement aux réformes législatives, Emam croit sincèrement qu’il faut qu’il y ait de vrais changements sociétaux et gouvernementaux afin que les femmes puissent travailler efficacement à l'approfondissement de leurs droits.

Ignorées ou bafouées, les femmes agissent

Une femme handicapée devant un groupe de militaires, au moment du procès de Moubarak - Photo oxfamnovib cc

"J’espérais qu’ils discuteraient de ces problèmes au parlement mais, au lieu de cela, ils parlent de notre âge légal pour se marier" dit Hassan, faisant allusion aux débats controversés du parlement à propos d’une proposition qui abaisserait l’âge légal du mariage pour une femme de 16 à 14 ans.

Mais, si ce n’était que ca ! Alors que l’assemblée ignore allègrement les préoccupations féminines, l’institution militaire ne les entend pas davantage, selon Hassan : "Même si les Islamistes sont agressifs avec leur négation des droits des femmes, l’armée ne nous aide pas davantage" accuse-t-elle.

Malgré tous ces obstacles, les femmes égyptiennes prouvent qu’elles sont dans l’action, et non dans la passivité. "Je suis contre la victimisation des femmes" souligne Hassan. "Nous vivons dans une société patriarcale, ils nous regardent déjà comme des victimes. Mais, si nous avons subi des violences, nous ne voulons pas être plaintes, nous voulons nous renforcer afin d’arriver à une position qui pourra mettre un terme définitif à ces problèmes."

La menace de l’Islamisme

Bien qu’elles travaillent indépendamment, Ziada et Hassan partagent le même sentiment face à la menace de l’extrémisme galopant.

"La montée de l’Islamisme donne une justification à la mentalité patriarcale dominante," estime Ziada. "Tout ce qui, dans le passé, était interdit aux femmes n’est plus seulement inapproprié, mais c’est un péché. Avant il ne fallait pas changer la société, mais maintenant il ne faut pas remettre en question Dieu, en vertu des préceptes islamistes"

Donner du pouvoir aux femmes

Prenant le taureau par les cornes, Ziada travaille à l’élaboration d’un programme qui vise à donner plus de pouvoir aux femmes, que ce soit en Égypte, au Yémen, en Tunisie ou encore en Arabie Saoudite. Toujours en cours, le programme choisira deux militantes de la région et leur donnera les outils leur permettant d’accéder au pouvoir.

"On va commencer cette initiative dans deux ou trois mois, cela prendra environ un an et on espère pouvoir recruter des femmes qui auront le potentiel de leader, dans les domaines légaux, religieux, économiques ou politiques," explique Ziada.

En commençant par les niveaux locaux et en dotant les femmes arabes de compétences en communication, en matière de relations internationales, le but du projet est de leur donner l’opportunité d'accéder à des positions décisionnaires. "Notre but est de rendre les jeunes femmes suffisamment puissantes pour créer du changement réel," ajouta-t-elle.  

Global Post / Adaptation Annabelle Laferrère - JOL Press

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