Connexion

SPECIAL EURO 2012

Skinheads et haine : la menace plane sur le tournoi

Alors que le plus grand tournoi européen de football débute, beaucoup s’inquiètent de ce qui pourrait résulter d’un dangereux mélange de colère et de racisme. L'Euro 2012 prendra-t-il les couleurs de la haine ?

photo : timsnell / CC

Beautiful game ?

Le football est souvent associé à l’expression "The beautiful game". Mais il n’y a rien de beau en ce qui concerne le scandale autour du racisme à l’Euro 2012 qui a débuté ce vendredi en Pologne et en Ukraine.

Des images de skinheads extrémistes sont utilisées par les médias pour alerter les fans n’ayant pas la peau blanche des sévices qu’ils pourraient subir s’ils assistaient au tournoi.

Une ancienne star du football britannique a déclaré que les supporters noirs ou asiatiques devraient rester chez eux, au risque sinon "de repartir dans un cercueil".

Réaction de l’Ukraine

De telles déclarations ont suscité un tollé prévisible de la part des nations qui accueillent le tournoi, tout particulièrement en Ukraine, où le gouvernement, qui comptait sur un bon retour de la presse sur l’Euro 2012, avait déjà été contrarié par les critiques quant à l’emprisonnement et aux allégations de maltraitance vis-à-vis du chef de l’opposition Ioulia Tymochenko.

Mais le risque est-il réel ? Ou est-ce que la capacité de ces nations jadis appartenant au Bloc de l’Est à organiser avec succès ce tournoi est entachée injustement par un petit groupe de trouble-fêtes d’Extrême droite, à l’image de ceux qui sont le fléau des stades européens ?

Un vrai risque ?

Les experts estiment que la vérité se situe à mi-chemin.

Le football a été confronté à cette violence depuis que les équipes de l’Angleterre médiévale se sont pour la première fois envoyé des vessies d’animaux gonflées. Le racisme, la xénophobie, un esprit d’équipe trop zélé, ont tous été tenus responsables.

La plupart des pays européens ont dû faire face à l’agressivité liée aux matchs de football dans leur histoire. La Grande-Bretagne est réputée pour avoir exporté des "hooligans" dans les années 70 et 80 : ces gangs brutaux allaient régulièrement mettre la pagaille dans les villes étrangères où leurs équipes jouaient.

Les violences apaisées

Ces jours sont révolus. Les tribunes dans lesquelles les fans des meilleures équipes britanniques se rassemblent chaque semaine accueillent maintenant des familles, où le danger se résume à entendre les insanités criées par les supporters. De même, la plupart des matchs européens se déroulent sans incident.

Le reportage de la BBC, "Les stades de la haine", diffusé récemment, dans lequel les fans ukrainiens et polonais y sont vus faire le signe nazi, attaquer des supporters asiatiques et faire des bruits de singe envers les joueurs d’origine africaine, semble être un retour dans le temps.

La presse s’en délecte

La remarque sur le "cercueil", faite par l’ancien capitaine de l’équipe d’Angleterre Sol Campbell lors d’une interview  pour le documentaire en question, a été suivie de nombreux titres négatifs dans la presse qui n’a pas tardé à envoyer ses reporters pour dévoiler toutes les scènes de violence et de peur engendrées par l’Euro 2012.

D’autres joueurs se sont exprimés sur le sujet. Mario Balotelli, joueur italien d’origine ghanéenne, a affirmé qu’il partirait du terrain si des supporters racistes l’interpellaient de manière déplacée. Il a d’ailleurs ajouté qu’il "tuerait" quiconque oserait lui envoyer une banane, un geste souvent utilisé par les extrémistes de droite à l’encontre des joueurs d’origine africaine.

Le gouvernement inquiet ?

Le Bureau des Affaires étrangères britannique a même recommandé aux voyageurs asiatiques et antillais d’être prudents, ce qui ne manque pas de soulever la question fatidique : est-ce qu’un évènement aussi prestigieux que l’Euro 2012 aurait vraiment dû s’organiser en Ukraine et en Pologne ?

Les gouvernements locaux, qui ont investi des sommes colossales en développement d’ importantes infrastructures pour impressionner de potentiels investisseurs européens, maintiennent que ces critiques ne sont pas fondées.

L’Ukraine et la Pologne s’indignent

Malgorzata Wozniak, une porte-parole du ministère de l’Intérieur polonais a exprimé sa consternation face aux propos de Sol Campbell et assure que les fans ne sont pas en danger. Le Président de l’Ukraine Viktor Ianoukovytch minimise quant à lui les risques et estime d’ailleurs que le problème en Ukraine est "moins important" que dans d’autres pays.

Anastassia Tsoukala, professeure experte en violence du football à l’Université Paris-Sud 11, explique que Viktor Ianoukovytch a en partie raison : il est faux de penser que les stades européens ne sont pas le théâtre de violences, même si ces incidents ne sont pas relayés par les médias internationaux.

Des violences cachées

Elle pense tout particulièrement à la finale de la Coupe du Monde qui s’est tenue en Allemagne en 2006 et qui avait été perçue comme une célébration pacifiste du football.

"Nous étions très fiers de nous, dit-elle à GlobalPost-JOl Press. Mais les rapports indiquent qu’il y a eu plus de 9 000 arrestations. Je me suis dit : 9 000 arrestations pour un tournoi sans incident, c’est étrange"

Pour Anastassia Tsoukala, il n’est pas certain que le racisme soit la cause de tels incidents. La violence due au racisme est souvent constatée par la police dans des endroits autour des stades, tels que les bars par exemple. Il est donc impossible d’affirmer que les problèmes liés au football européen s’améliorent ou empirent.

Des pays qui n’agissent pas

En revanche, elle fait remarquer que seuls les gouvernements du Royaume-Uni et de l’Allemagne ont pris de réelles mesures pour mettre fin au racisme au sein du football, il serait donc logique qu’il reste un réel moteur de violence dans les pays qui eux n’ont pas pris de telles décisions. Elle estime d’ailleurs que ce problème n’est que le reflet de la montée de l’Extrême droite dans la plupart des pays d’Europe, surtout à l’Est.

"Tous ces pays de l’Est anciennement communistes étaient invisibles il y a vingt ans, muets. Maintenant ils s’expriment et le font de façon raciste. Les fans de football polonais en sont un exemple criant, et l’Ukraine les suit de peu"

Ne pas noircir le tableau

Pour Ged Grebby, fondateur de l’association Show Racism the Red Card (Un carton rouge pour le racisme) dont Sol Campbell est un des parrains, bien que le documentaire de la BBC ait soulevé des problèmes importants, le tableau dépeint de l’Ukraine et de la Pologne ne devrait pas décourager les fans de se rendre au tournoi.

"Ce documentaire laisse à penser que les deux pays sont au bord du fascisme, alors que c’est une minorité, a-t-il déclaré à GlobalPost-JOL Press. J’adhère à 99% aux propos de Sol Campbell, mais l’histoire du cercueil était prise hors contexte"

Des évènements marquants

Ged Grebby souligne par ailleurs que le racisme est un problème récurrent en Europe et dans le milieu du football en général. Il cite par exemple l’incident de Barcelone en 2006 où les supporters ont imité des cris de singe, où celui qui a éclaté après que Sepp Blatter, président de la FIPA, ait dit que le racisme pouvait se régler avec une poignée de main.

"Nous avons monté l’organisation Football Against Racism in Europe en 1997, ajoute Ged Grebby. La situation était bien pire qu’elle ne l’est maintenant. Il ne m’appartient pas de définir la gravité de la situation en Europe, mais c’est sûr qu’il reste du chemin à parcourir. Le plus gênant dans le documentaire de la BBC c’est que le gouvernement ukrainien ne voit pas le racisme. Il faut voir le problème pour pouvoir le résoudre"

Un constat mitigé

Que ces violences aient lieu ou non lors du tournoi, ces problèmes n’en auront pas moins fait une mauvaise publicité pour l’Euro 2012. Plusieurs tickets réservés à la vente en Angleterre n’ont pas été vendus. Le gouvernement insiste sur le fait que la peur de telles violences n’est que peu responsable de ce manque à gagner.

En attendant, la plupart des organisations sportives encouragent les supporters à espérer le mieux mais se préparer au pire.

"Les fans ont déjà réservé leurs tickets et l’hôtel, affirme Ged Grebby. C’est bien qu’ils y aillent mais il faudrait qu’ils restent en contact avec d’autres groupes anglais sur place"

GlobalPost / Adaptation Amélie Garcia - JOL Press

Noter
5