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BLOG D'AMADOUR SEPEK

Egypte : les islamistes tirent les ficelles du jeu électoral

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Les Frères Musulmans, le 25 janvier place Tahrir

Première séance de la chambre basse du nouveau Parlement Egyptien. Au terme d’un processus électoral compliqué, les islamistes sortent largement vainqueurs du scrutin qui a débuté fin Novembre. Le Parti de la Liberté et de la Justice des frères musulmans (ikhwans) frôle la majorité absolue avec 46% des voix. Viennent ensuite les Salafistes d’Al Nour avec 25% des suffrages, puis les libéraux d’Al Wafd et les "conservateurs" du Bloc Egyptien avec respectivement 9% et 7%, le reste des suffrages revenant à des micro-partis ou à des candidats sans étiquettes.

Les Frères musulmans se posent en conciliateurs

Les ikhwans ont bien joué leur match lors des heurts qui ont éclatés fin Novembre rue Mohamed Mahmoud. En calmant le jeu et en refusant de prendre part aux contestations visant le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA), ils ont assuré la tenue des élections dans le délai relativement court qui avait été fixé lors du référendum qui a suivi la chute de Moubarak. Très bien structurés, ils ont pu, ce faisant, profiter au mieux de leur supériorité organisationnelle sur les partis créés de fraîche date dans l’élan de la révolution. Ils jouissent désormais d’une légitimité démocratique qui valide le capital sympathie dont ils disposaient en raison de leur statut d’opposants de toujours, persécutés sous Moubarak. Affichant un "Islamisme modéré" à la turque, les Frères souhaitent apparaître comme un parti de gouvernement fréquentable aux yeux de la communauté internationale. Pour ce faire, ils multiplient les gestes de sympathie à l’égard des Coptes, tentent de nouer des alliances avec les partis libéraux, assurent vouloir entretenir de bonnes relations avec Israël et promettent de n’adopter aucune mesure en matière de mœurs qui pourrait nuire au tourisme, principale ressource de l’économie égyptienne. Au demeurant, les ikhwans ne lâchent rien sur le fond, soutenant que la sharia doit être la source principale du droit Egyptien.

"Voter pour les Salafistes, c’est voter pour Allah"

Challengers des Frères Musulmans, les Salafistes d’Al Nour ont réussi à déborder les Frères sur leur droite, raflant un quart des suffrages. Ces islamistes ultra-radicaux largement financés par les pétromonarchies du Golfe, n’existaient pas sur la scène politique égyptienne il y a encore dix ans. Affichant clairement leur volonté de rebâtir le califat islamique des origines, les Salafistes entendent revenir sur l’accord de paix de 79 avec Israël. En matière de mœurs, ils déplorent la "contamination morale de la société égyptienne par les valeurs décadentes de l’Occident". Dès lors, ils souhaitent, entre autres, interdire le bikini sur les plages et imposer aux femmes le port du hijab. Loin de constituer une alliance islamiste, les deux formations se disputent l’important électorat populaire des oasis et du delta à coups de sacs de farine et d’aides sociales diverses, le tout sur fond de discours religieux. En d’autres termes ils s’assurent la sympathie des plus pauvres en leur offrant via leurs écoles, leurs hôpitaux ou leurs orphelinats, un accès abordable voire gratuit à des services que la puissance publique a délaissés depuis longtemps. Dans la société Egyptienne, comme dans beaucoup de ses consœurs du Monde Arabe, le facteur religieux revêt une importance centrale. En ces temps de bouleversements politiques, la religion est pour beaucoup la seule valeur sûre. Affirmant à leur auditoire que "voter pour eux c’est voter pour Allah", les islamistes incarnent la stabilité aux yeux des paysans et des classes populaires qui ne savent pas trop à quels saints se vouer.

L’islamisme prend soin de ses électeurs

17 millions d’Egyptiens, soit 1/5ème de la population est illettrée et par là même fort peu politisée. Tout l’enjeu du scrutin était donc pour les islamistes d’arriver à mobiliser le petit peuple qui se souciait comme d’une guigne de la bataille électorale pourvu qu’on le laissât subvenir à ses besoins. Primum vivere, deinde philosophare… Or les règles de l’élection, résultat de négociations à la transparence variable entre le CSFA et les différentes formations politiques, prévoyaient qu’on punît d’une amende de 500 Livres Egyptiennes (3 fois le montant du salaire mensuel moyen), tout citoyen qui n’irait pas voter. Beaucoup d’Egyptiens se sont ainsi présentés aux bureaux de vote comme on va se faire recenser, sans même savoir à qui irait leur suffrage jusqu’à ce qu’un représentant du PLJ ou d’Al Nour, présents aux abords des bureaux et parfois même à l’intérieur de ceux-ci, les enjoigne à glisser dans l’urne le symbole correspondant à leur formation. Facteur déterminant de la mobilisation de l’électorat populaire, la menace d’être tapé au portefeuille explique donc en grande partie la forte participation qu’a connue l’élection de la chambre basse et par voie de conséquence l’ampleur de la victoire de l’Islam politique.

Sans pénalités, le peuple ne va plus voter

Bien entendu, l’administration moribonde du pays n’a pas les moyens d’appliquer pareille mesure et nul n’a eu à payer de pénalité. D’où les scores dérisoires des ikhwans aux élections rejouées dans les circonscriptions litigieuses : désormais certain de ne pas risquer de payer 500 Livres, le petit peuple laisse la politique aux politiciens et profite du temps qu’il aurait passé à faire la queue au bureau de vote pour essayer de gagner un cinquantième du montant de l’amende en vendant du maïs dans la rue, des cacahuètes dans les cafés ou des mouchoirs à la sortie des restaurants. Il en va de même pour la très faible participation que connaît en ce moment l’élection de la chambre haute. Mais peu importe, cette dernière disposera d’un pouvoir négligeable alors que l’assemblée du peuple aura notamment pour mission de rédiger la Constitution. Les Frères ont sauvegardé la partie.

Noyer les votes libéraux dans les circonscriptions islamistes

L’autre enjeu important de l’élection législative était la composition des circonscriptions électorales. Le moins que l’on puisse dire au vu du découpage qui a été fait, est que beaucoup des divisions retenues n’ont aucune unité territoriale ou sociologique. Ainsi, l’un des neufs districts du gouvernorat du Caire regroupe à la fois les quartiers aisés de Nasr City et Masr El Gedida et un nombre important de quartiers très populaires plus ou moins proches. On aurait voulu diluer les aspirations libérales dans un électorat islamiste, pour limiter leur représentation à l’assemblée, qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Idem pour le grand quartier de Shubra, peuplé à près de 50% de chrétiens Coptes et qui ne dispose au bout du compte d’aucun représentant issu de cette communauté, ni même de députés non-islamistes à la chambre basse.

Les idées de la place Tahrir ne sont pas représentées

Totalisant à peine plus de 15% des suffrages, les partis laïcs sont les grands perdants de cette élection législative. Bien qu’opposés sur les questions économiques et morales, les libéraux et les conservateurs se rejoignent dans leur aspiration à un régime dont les institutions ne reposeraient pas sur la sharia. Ils sont en quelque sorte les pendants égyptiens des partis de Gauche et de Droite à l’occidentale. Ce sont les libéraux, au premier rang desquels figure l’ancien directeur de l’AIEA et prix Nobel de la Paix, Mohamed El Baradei, qui ont initié la révolution de Janvier 2011 en créant dès 2009 le mouvement du 6 Avril pour la défense des droits civiques. Toutefois, faute de réelles structures politiques antérieures à la chute de Moubarak et n’ayant pas réussi à s’unir face à la montée en puissance des islamistes, ces partis se retrouvent en très forte minorité au sein de la nouvelle assemblée. Au demeurant, les idées laïques de la jeunesse de Tahrir ne représentent rien dans la balance électorale, face au poids considérable de la culture égyptienne traditionnelle résolument imprégnée d’Islam

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