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Tribune

Albert Mukanga

Albert Mukanga

Professeur de sciences économiques à la retraite

Jean Ping, la "blanche colombe" du Gabon aurait-elle du plomb dans l'aile ?

Omniprésent dans les médias, Jean Ping se présente volontiers comme le candidat du camp des opprimés de la « dictature Bongo », camp des opprimés dont il ferait lui-même partie en tant que membre de l'opposition. L'homme semble pourtant jouir d'une liberté d'expression totale, puisqu'on le voit partout. Une campagne de communication politique à grands frais qui démontre également autre chose : Jean Ping a de l'argent. De récents articles laissent entendre que cet argent pourrait avoir été amassé de façon suspecte. Portrait d'un candidat surfant sans scrupule sur le cliché de la « république bananière africaine » pour se faire élire, quitte à forcer le trait et à en oublier ses propres travers.

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Le Gabon, une dictature comme une autre, vraiment ?

Leader autoproclamé de l'opposition gabonaise, Jean Ping achevait le 2 juillet dernier une tournée de deux ans à travers le pays par un meeting à Port-Gentil où, selon ses organes de communication, "les milliers de chaises prévues pour la circonstance n'ont pu accueillir tout le monde". L'ancien président de la Commission de l'Union africaine et ancien ministre aurait donc passé les deux dernières années à rassembler des milliers d'opposants. Une campagne "triomphale" qui étonne. Soit elle a effectivement eu lieu, et dans ce cas le Gabon n'est pas cette "dictature" muselant l'opposition que Jean Ping se plait à décrire, soit Jean Ping s'invente des sympathisants qu'il n'a pas, gonflant outrancièrement les chiffres.  

Il est probable que la vérité soit à chercher entre les deux. Si personne n'a semble-t-il empêché Jean Ping d'organiser les meetings qu'il voulait organiser (des photos en témoignent), ces meetings n'ont probablement pas rassemblé la "marée humaine" régulièrement annoncée par le camp de l'opposition (là aussi, des photos en témoignent, où l'on voit au mieux trois ou quatre cents personnes rassemblées). Qu'en conclure ? D'une part, sans doute, que le Gabon n'a pas grand chose de la dictature décrite par Ping. L'opposition y est libre de se rassembler sans entrave, d'organiser des dizaines de meetings sans qu'aucun heurt avec les autorités ne soit à déplorer. De même, Jean Ping peut s'exprimer à loisir dans de nombreux médias nationaux. D'autre part, que le candidat Ping n'est probablement pas aussi fédérateur qu'il se plait à le croire. Et pour cause. Au sein du Front de l'opposition pour l'alternance (Fopa), sa propre coalition, nombreuses ont été les voix à dénoncer les conditions de sa désignation comme candidat unique. Pierre-André Kombila, le président du Fopa, allant même jusqu'à parler d'"imposture"...

Mais soit, proposons-nous de rentrer deux minutes dans la fiction dystopique dépeinte par Jean Ping. Le Gabon serait donc "une dictature pure et simple entre les mains d'une famille, d'un clan", comme il en témoignait encore récemment dans un entretien accordé au Monde Afrique. Et que répond-il, Jean Ping, quand le journaliste lui rappelle que si tel est le cas, alors il a été la cheville ouvrière de cette dictature 18 années durant (il a été ministre à différents portefeuilles sous Omar Bongo de 1990 à 2008) ? Il reconnaît les faits, mais tout va bien, c'est oublié, il a depuis "demandé pardon". Voilà quelqu'un qui ne s'encombre pas de remords, puisqu'il suffit selon lui de "demander pardon" pour que soient effacées, en un claquement de doigts, quasiment 20 années de participation active à une dictature ! Une souplesse morale qui inquiète, de la part de quelqu'un qui se présente comme le redresseur de torts de tout un pays.

Les Ping à l'origine d'un vaste système de commissions occultes ?

Revenons maintenant à la réalité. Le Gabon n'a rien d'une dictature, certes, ce qui ne signifie pourtant pas qu'on ne doit rien y réformer. A commencer par les conditions d'attribution de certains marchés. Si pendant longtemps, des proches du pouvoir sont suspectés d'avoir abusé de leur position pour toucher de grasses commissions sur des contrats étatiques décrochés par des multinationales des secteurs de l'énergie, du bois ou encore des infrastructures, une stratégie nationale de lutte contre la corruption a depuis été mise en place par Ali Bongo et ses ministres, rendant de fait cette pratique impossible. Une mise à jour qui pourrait avoir causé du tort au clan Ping, qui d'après de récentes révélations de Mediapart aurait largement profité de cette longue impunité pour s'enrichir.

A l'appui de ses propos, le journaliste de Mediapart cite des informations livrées sur PV à la police anticorruption française par Maitre Meyer, avocat de Pascaline Bongo, lors d'une garde à vue datée de 2014. Soeur d'Ali Bongo, avec lequel, précise Mediapart, elle est "réputée en froid", Pascaline Bongo est surtout l'ex-compagne de Jean Ping, la mère de deux de ses enfants et celle qui a "pris sous son aile protectrice un premier fils Ping, Franck". De ce Franck, il en est longuement question dans l'article, puisqu'il aurait perçu "quelque 5 millions d'euros sur plusieurs marchés routiers" en commissions, puis à nouveau 8 millions de dollars de commissions sur un contrat avec Hydropower (réseau d'électricité de la capitale Libreville) et enfin 7 millions de dollars sur le projet de barrage M'vele au Cameroun.

Comment le fils de Jean Ping a-t-il obtenu toutes ces commissions ? Grâce à son nom, bien sûr ! Maitre Meyer explique : "Que l’entreprise soit française, turque ou chinoise, pour que leur projet aboutisse, il faut qu’elles s’entourent de personnes connues et poussent l’administration à faire ce qu’elle a elle-même décidé. Ce n’est pas de la corruption mais une personne comme Frank Ping peut taper du poing sur la table en disant “si tu ne fais pas ton boulot, tu vas voir” en sous-entendant que le fonctionnaire pourra être remis à sa place" Ministre au Gabon jusqu'en 2008, Jean Ping aurait donc fait allègrement profiter son fils de son statut, puis, une fois qu'il n'a plus occupé aucun maroquin dans le pays, l'aurait aiguillé vers le Cameroun de Paul Biya, dont il est un "ami personnel", précise Mediapart.

Voilà donc des années que la famille Ping serait à l'origine d'un vaste système de commissions occultes qui l'aurait considérablement enrichie. La méthode est simple. Pour qu'une société étrangère décroche un marché au Gabon, elle doit d'abord passer par Franck Ping, influent "fils de" à qui il convient de verser quelques millions. Les Ping font casquer pour leur profit de grosses multinationales étrangères, après tout grand bien leur fasse, pourrait-on penser. Le problème, c'est que ces dépenses supplémentaires ne sont, in fine, bien évidemment pas supportées par les multinationales en question, mais par les Gabonais eux-mêmes, les sociétés étrangères en répercutant le montant sur le coût des routes ou autres infrastructures qu'elles construisent. CQFD. Autrement dit, ce sont bien les Gabonais qui assurent le train de vie somptuaire du clan Ping à l'insu de leur plein gré.

Comble du comble, ces surfacturations de chantiers publics sont insoutenables pour le pays, le coût du kilomètre de route ou de la construction d'un barrage étant artificiellement gonflé, et le Gabon accuse un retard qu'il n'aurait pas dû connaître si tout avait été fait dans les règles. Des routes cabossées ou inachevées ? Il n'en faut pas davantage pour que Jean Ping fustige le bilan d'Ali Bongo à longueur d'interviews. Et tant pis s'il est lui même à l'origine du développement poussif du Gabon dans certains secteurs. Un manque d'honnêteté intellectuelle qui fait un peu mauvais genre, pour quelqu'un qui se présente comme la blanche colombe gabonaise. 

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