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Tribune

Primaires de la gauche : l’agriculture désespérément absente

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CSG, revenu universel, ré-industrialisation… A gauche, on brasse large pour tenter de prendre un maximum d’électeurs dans ses filets. Pourtant, un sujet n’a pratiquement pas été évoqué lors de la campagne de Valls, Macron, Montebourg et consorts, celui de l’agriculture. Pas assez "sexy" ? Pas fédérateur ? L’agriculture française se meurt dans l’indifférence quasi-générale.

Lundi 16 janvier, Emmanuel Macron profitait d’un séjour en Bretagne pour se rendre aux chevets des agriculteurs, dressant un constat en forme de lapalissade : "ce sont eux qui nous nourrissent et nous en avons besoin". Un éclair de lucidité un brin tardif, et qui dissimule mal l’absence de vision stratégique de l’ancien ministre sur le sujet. Comment redresser la pente ? En fixant "des prix justes", propose le candidat d’En Marche. Ou comment faire d’un truisme une proposition politique, en se gardant bien de détailler la façon dont s’y prendre pour, justement, fixer ces "prix justes". Pour le reste, Emmanuel Macron s’est essentiellement intéressé au rapport entre agriculture et écologie, déclarant vouloir valoriser "les activités environnementales qui sont conduites par les exploitants agricoles", et lâchant des phrases aussi creuses que "l’agriculture se conjugue avec l’environnement". Les paysans bretons, acculés par les dettes, seront ravis de l’apprendre.

Hors sujet, Macron a au moins le mérité d’avoir essayé de le caresser, le sujet. Ce n’est pas le cas de Manuel Valls, dont on ignore tout des propositions agricoles. Du lard ou du cochon ? Impossible à dire. Parfois moins taiseux sur la question, ses six camarades à la primaire du PS ont pu, à l’occasion, dire deux mots de la façon dont ils comptaient enrayer la crise agricole majeure que traverse le pays – selon l’INSEE, le revenu agricole moyen d’un exploitant français aurait chuté de 26 % pour la seule année 2016. Où l’on apprendra notamment qu’il est important, pour redonner de la compétitivité à un secteur agricole exsangue, de planter des fleurs…

Une absence aux accents de mépris

Excluons d’emblée Sylvia Pinel, Jean-Luc Bennahmias et François de Rugy de l’équation, puisqu’ils sont inaudibles sur ce sujet comme sur les autres, et n’ont objectivement, même à considérer les caprices des sondages, aucune chance de remporter la primaire PS. Outre le cas Manuel Valls, évoqué plus haut, reste les tenants d’une ligne plus à gauche avec Benoît Hamon, Vincent Peillon et Arnaud Montebourg. Plus à gauche, plus proche de ceux qui souffrent et qui peinent quotidiennement comme les agriculteurs, pourrait-on penser. On penserait mal. Un rapide coup d’œil sur l’"arsenal" de mesures prévu par ces candidats pour venir en aide aux agriculteurs montre qu’à l’évidence, ils n’ont que faire du bien-être des travailleurs de nos campagnes, préférant se ménager l’approbation des habitants du 11e arrondissement parisien. On en rirait, si le taux de suicide n’était si important par delà le boulevard périphérique.

Ainsi, Benoît Hamon parle de l’agriculture, mais c’est pour mieux la confondre avec l’écologie. Dites-lui "crise agricole", il vous répondra "transition écologique". Alors certes, cultiver ses champs avec un tracteur qui ne pollue pas constitue une avancée, mais convenons que ça ne règle en rien les problèmes structurels auxquels font face les paysans. Ça pourrait même les énerver un tantinet, ces derniers : la ruralité reçoit des leçons d’écologisme alors que, pour l’essentiel, ce sont les villes qui polluent.

Autre décalage du politique avec la réalité du monde agricole : Vincent Peillon. Le challenger de dernière minute à la Primaire ne se cabre pas devant l’obstacle et assure qu’il faut "remplacer progressivement les pesticides par des techniques naturelles de rotation des cultures et de restauration des zones de floraison sauvage". La réflexion, si c’en est une, fait montre d’un angélisme effrayant. Biberonné au Paris qui brille, Peillon n’a pas compris que l’agriculture biologique et la culture des fleurs ne sont pas des réponses viables pour l’ensemble des agriculteurs, et ne permettront pas de nourrir plus de 60 millions de Français. Le message est peut-être séduisant sur les ondes, peut-être poétique, mais il manque cruellement de pragmatisme, de prise au réel.

Quid d’Arnaud Montebourg ? Le chantre du made in France et de la ré-industrialisation ne possède pas non plus la clé des champs. Pour régler le problème de la raréfaction des terres et de l’impasse économique dans laquelle s’enfoncent les agriculteurs, Montebourg se fait l’apôtre des énergies nouvelles et de la permaculture. Mettre des éoliennes dans les champs et prétendre nourrir les hommes en cultivant des potagers urbains. Pas bête… sauf si on souhaite mettre en œuvre des solutions concrètes et efficaces !

Les maudits de la terre

Ce festival d’approximations et de hors-sujets n’est cependant pas l’apanage de la gauche. Chez les Républicains, les débats ont eux aussi démontré que les (bonnes) idées en matière agricole étaient plutôt rares en France. La seule à avoir retenu l’attention de presque tous les candidats, dont le vainqueur de la Primaire François Fillon, est d’aider les agriculteurs à se regrouper en organisations professionnelles. Le reste relevant plus de l’incantation que d’une politique claire et pertinente.

Pas d’idée, ni à droite ni à gauche, et des agriculteurs qui continuent à être ballotés au gré de décisions finalement prises à Bruxelles. De nouvelles normes sont décidées et imposées chaque semaine, les laissant dans l’impossibilité de se conformer à toutes ces règles hors-sol. Les attaques renouvelées contre le glyphosate, un désherbant utilisé dans nombre de cultures et que toutes les agences scientifiques sérieuses ont déclaré inoffensif pour l’homme (seul le Centre international de recherche sur la cancer (CIRC) y a vu un produit "probablement cancérigène", mais cette agence de l’OMS est davantage connue pour sa versatilité que pour son sérieux), montrent que les travailleurs de la terre sont soumis aux diktats des élites en col blanc.

Désormais, nos chers technocrates, du haut de leurs tours climatisées, entendent expliquer aux travailleurs de la terre ce qu’ils doivent faire, et s’étonnent que leur politique déconnectée n’apporte pas les fruits escomptés. Ce sentiment de déconnexion des autres vis-à-vis de leurs préoccupations, c’est bien celui dont souffrent en premier lieu les agriculteurs, à tous les niveaux. Les enfants ne savent plus faire la différence entre un concombre et une aubergine. Qu’on se rassure, au rythme où vont les choses, ils n’auront de toute façon bientôt plus à la faire.

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