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ANALYSE

Le rôle de la Suisse dans le marché de l’or

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Lorsqu'on évoque la Suisse, on pense facilement aux banques, mais rarement à l’or. Pourtant, l’histoire entre la Suisse et l’or est plus ancienne que celle entretenue avec les dépôts bancaires en argent papier. Certains banquiers genevois comme Lombard Odier et Pictet, qui ont débuté en 1800, ont plus de 200 ans d’histoire. A cette époque-là, l’argent papier n’existait pas encore et les dépôts étaient surtout constitués d’or et d’argent. Encore aujourd’hui, les deux-tiers de l’or mondial transitent par la Suisse et, dans une année moyenne, le pays raffine à peu près 70% de l’or mondial.

Six des raffineurs d’or de la liste "LBMA Good Delivery" représentent 90% du volume mondial et quatre d’entre eux sont basés en Suisse. Jusqu’en 1992, la couverture en or de 40% du franc suisse était inscrite dans la constitution du pays. Quand la Suisse est devenue membre du Fond Monétaire International (FMI), elle a dû abandonner cette couverture en or du franc. Aujourd’hui, des citoyens suisses ont demandé qu’un référendum soit organisé pour revenir à cette couverture. L’or est, avec l’argent, le plus vieux moyen d’échange (monnaie) du monde, d’où sa relation indissociable avec le système bancaire.

L’or est aussi le conservateur de patrimoine dans le temps et l’espace le plus liquide et transportable. En cas de guerre ou de révolution, il est difficile de fuir avec sa terre ou d'autres biens de valeur comme on peut le faire avec l’or. En 1685, la révocation de l'Édit de Nantes par Louis XIV, en France, a supprimé définitivement la liberté de culte pour les Protestants. Cela a poussé la plupart des huguenots (protestants) à fuir vers des pays protestants d'Europe, comme la Suisse. On connaît bien le secret bancaire suisse, mais un peu moins ses origines.

Le Suisse est discret par nature, il n’a pas besoin d’une loi

On pense qu’il tire son origine dans un texte de loi, comme dans d'autres centres bancaires. Mais le secret bancaire est profondément ancré dans la mentalité suisse. On peut abolir une loi, mais il est très difficile de changer un état d’esprit ou une tradition. Lorsque vous posez une question à un Suisse, il faut lui en poser au moins dix autres pour avoir une réponse complète. Il vous répondra toujours morceau par morceau. Posez la même question à un Italien, et il vous racontera toute sa vie. Pour avoir vécu en Suisse, je ne peux pas mieux décrire le secret bancaire suisse.

Le Suisse est discret par nature. Il n’a pas besoin d’une loi. La loi ne fait que renforcer un état de fait. "Ce n’est pas l’art. 47 de la loi fédérale sur les banques qui définit la notion de secret bancaire en Suisse, mais bien le droit privé ; le secret des banques découle par conséquent des dispositions générales du code des obligations sur le contrat, de même que des art. 27 et 28 du code civil, qui consacrent le principe de la protection de la personnalit" (1) "Quant à la qualification de la violation de ce devoir, elle est contenue à l’art. 47 de la loi fédérale sur les banques, qui constitue une disposition de droit pénal administratif" (2) Le code civil protège tous les intérêts personnels dignes de protection et, notamment, le secret de la vie privée.

Le tribunal fédéral suisse estime que "L’inviolabilité de la vie privée ne constitue pas simplement un principe moral, c’est aussi une règle de droit, un ‘bien juridique’; elle est un attribut de la personnalité; la loi la protège" (3) La sphère privée d’ordre économique est également protégée. "Quel homme doué de raison ne mettrait pas de l’argent de côté dans les banques suisses ? La Suisse est le coffre-fort du monde" Felix Houphouët-Boigny ex-président de la Cote d’Ivoire. La Suisse a bâti depuis longtemps des infrastructures pour mettre à l’abri des biens financiers comme l’or. Sa stabilité politique, sa neutralité, son système de défense basé sur une armée de milice, et les Alpes, qui constituent une forteresse naturelle, font que la Suisse est un coffre idéal pour l’or.

La saine gestion des finances publiques fait que le franc suisse suit de très près le prix de l’or

A cela s’ajoute un personnel ultra qualifié, tourné vers l’excellence plutôt que le volume. Durant la crise du London Gold Pool dans les années ’70, Zurich a même failli devenir la place centrale du commerce de l’or aux dépens de Londres. La Banque des Règlements Internationaux (BRI), le banquier des banques centrales, est toujours basée à Bâle. Presque toutes les transactions d’or des banques centrales sont faites par la BRI dans la plus grande discrétion. Le siège du World Gold Council était à Zurich, avant de déménager à Londres récemment. Genève, où ont lieu les plus importantes ventes aux enchères de bijoux, est aussi depuis plusieurs années le centre de la bijouterie et de l’horlogerie mondiale.

La saine gestion des finances publiques fait aussi que le franc suisse suit de très près le prix de l’or. Récemment, pour protéger ses industries exportatrices, la Suisse a décidé de lier le franc suisse à l’euro, diminuant ainsi son attrait comme devise anti-inflationniste (au profit de l’or). Même si le secret bancaire suisse n’est plus aussi soutenu par les autorités et les grandes banques, il reste encore très fortement ancré dans la mentalité suisse. L’américanisation du système bancaire suisse depuis les années ‘80 a tout de même affaibli le secret bancaire et le rôle de l’or dans la gérance de fortune. Pour en avoir discuté avec des gérants de fortune suisses, je constate tout même que cela est en train de changer et que, sans l’admettre publiquement, ils incluent à nouveau de plus en plus d’or dans les portefeuilles de leurs clients. Plusieurs sociétés spécialisées dans l’entreposage d’or pour les particuliers et les sociétés, en dehors du système bancaire, sont apparues lors des dix dernières années.

Singapour n'est pas (encore) la Suisse

Les Suisses ont une réputation d’excellence dans le raffinage d’or. Ceci a permis à la Suisse de devenir la plaque tournante du raffinage d’or, avec près de 70% de l’or mondial qui transite par le pays. Les compagnies minières et les recycleurs d’or exportent l’or vers la Suisse, où il est purifié aux plus hauts niveaux de pureté (.9999 ou même .99999). Il est ensuite exporté dans le monde entier aux bijoutiers, investisseurs ou banques centrales. Les meilleures sociétés de stockage de métaux précieux au monde sont également basées en Suisse. D’autres pays essaient de concurrencer la Suisse, mais ils ont encore beaucoup de chemin à parcourir, surtout que la Suisse ne s'endort pas sur ses lauriers. Deux de ces pays sont des États-villes comme Dubaï et Singapour.

Singapour est un havre de stabilité en Asie, comme Dubaï au Moyen Orient, mais ils ne sont pas encore au niveau de la Suisse. Dubaï est en train de développer le raffinage et le commerce d’or, alors que Singapour, qui a déjà une excellente infrastructure de gestion de fortune, développe sa capacité de stockage de lingots d’or ainsi qu'une Bourse d’or pour l'Asie. Nous vivons une période très incertaine, et personne n’est à l’abri d'un imprévu. Dans le contexte actuel, il me semble que la Suisse est le meilleur endroit pour stocker de l’or.

Quelle que soit la qualité des infrastructures, il ne faut jamais perdre de vue la santé financière du pays où l'on choisit d'entreposer son or. Un paradis fiscal ou financier qui s’est endetté perd son indépendance et n’hésite pas à user de moyens légaux pour confisquer les actifs, et donc l’or, qui se trouvent sur son territoire. On l’a vu à Chypre récemment. Les Etats-Unis et l’Union Européenne ont déjà ajusté leurs législations pour une possible confiscation. Même la Suisse avait pris le mauvais chemin avec ses finances publiques dans les années ’90, mais, grâce à la démocratie directe, un changement radical positif s’est produit. Encore un élément en faveur de la Suisse, même si je reste vigilant. La seule ombre au tableau est que les grandes banques suisses qui, à cause de leurs expositions dans les produits dérivés et une forte présence aux Etat-Unis, ont perdu de leur stabilité financière et, par conséquent, leur indépendance.

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