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Les choix de Juncker: à quoi ressemblera l’UE en 2015?

Entretien avec Sylvain Kahn, professeur agrégé à Sciences Po, où il enseigne les questions européennes et l’espace mondial.

Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, et le premier vice-président, Frans Timmermans, ont fait parvenir une lettre de quatre pages au président du Parlement européen, Martin Schulz, et au président du Conseil de l'UE, Matteo Renzi. Dans cette lettre, ils plaident en faveur d'une coopération plus étroite entre les institutions européennes et ciblent 10 priorités pour 2015.

Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker - shutterstock.com

Une nouvelle relance pour l'emploi, la croissance et l'investissement, un marché unique numérique connecté, une Union de l'énergie résistante avec un volet politique sur le climat tourné vers l'avenir, un marché intérieur plus juste et approfondi avec un réseau industriel plus dense, une Union économique et monétaire (UEM) plus juste et approfondie, un accord de libre-échange équilibré et raisonnable avec les États-Unis, un espace de justice et de droits fondamentaux fondés sur la confiance mutuelle, une nouvelle politique en matière d'immigration, un renforcement du rôle de l'UE sur la scène internationale et une Union pour le changement démocratique… Voici les 10 priorités pour 2015 présentées par le président de la Commission, Jean-Claude Juncker. Que faut-il en tirer ?

JOL Press : Dans une lettre destinée au Parlement européen et au Conseil de l’UE, Jean-Claude Juncker cible 10 priorités pour 2015. Doit-on s’attendre à des réformes de fond de sa part ?
 

Sylvain Kahn : Pour le moment nous n’avons que peu d’indices sur ce qu’il compte faire exactement. Les seuls indices que nous ayons sont sa campagne électorale, la manière dont il a composé sa Commission et ses premiers pas de président. La manière dont il a composé sa Commission envoie un signal fort : Jean-Claude Juncker veut remettre la Commission au centre du jeu. Après pour danser le tango il faut être deux et en Europe il faut être quatre : le Conseil européen, le Parlement, la Commission et le Conseil de l'Union européenne. Pour le moment, on ne sait pas exactement dans quelle mesure les institutions vont accompagner ou au contraire s’opposer à cette volonté de remettre la Commission au centre du jeu. On ne sait pas si cette posture produira des effets ou si ce n’est que de l’affichage mais il est clair qu’elle tranche avec la présidence de José Manuel Barroso.

Ce qui est plus anecdotique c’est la manière dont il a réagi aux déclarations des Premiers ministres britannique et italien, à la suite du dernier conseil des chefs d’Etats et de gouvernement. Cinq jours après son entrée en fonction, Jean-Claude Juncker n’a pas hésité à expliquer que David Cameron et Matteo Renzi n’avaient pas dit la vérité lors du dernier sommet européen. A cette occasion il fait preuve d’une autorité dont on avait complètement oublié qu’elle pouvait être un attribut de président de la Commission européenne, au moins depuis Jacques Delors.

Mais réagira-t-il à chaque fois de cette manière ? Le fait qu’il ait continué à maintenir cette posture après la sortie des informations sur l’ampleur de la concurrence fiscale opérée par le Luxembourg montre qu’il n’a pas l’intention de garder sa langue dans sa poche et qu’il est décidé à redonner à la Commission toute sa place. Et c’est assez encourageant parce qu’il est toujours mieux que les institutions jouent leur rôle.

JOL Press : Jean-Claude Juncker sera-t-il intraitable sur les engagements budgétaires des Etats membres ?
 

Sylvain Kahn : Je pense que Jean-Claude Juncker va chercher à ce que l’on soit toujours dans un cadre qui a été décidé, parce que la Commission est la gardienne des traités. La Commission va chercher à interpréter la mise en œuvre de ces législations communautaires de la façon la plus pragmatique possible. L’objectif de Jean-Claude Juncker et de l’équipe qu’il a constitué autour de lui sera d’arriver aux objectifs qu’il s’est fixés. "Il y a un 29e Etat qui est en train de se constituer, l'Etat de ceux qui n'ont pas d'emploi", a-t-il expliqué lorsqu’il a défendu son programme devant le Parlement. "J'aimerais que ce 29e Etat membre soit réintégré aux autres"

Il faut se rappeler que Jean-Claude Juncker est un chrétien-démocrate, il est de ce fait soucieux de la situation sociale, même si, s’agissant du Luxembourg, il est difficile de vérifier l’efficacité de sa politique car c’est un tout petit Etat qui ne souffre pas trop du chômage. Je pense que Jean-Claude Juncker fera tout pour rester dans la légalité communautaire. Ce qui ne l’empêchera pas de trouver des solutions pragmatiques pour atteindre ses objectifs et ne pas casser les dynamiques en cours.

JOL Press : La Cour de justice de l'Union européenne a acté le fait que les Etats membres ne sont pas tenus d'octroyer des prestations sociales à des citoyens d'autres Etats membres quand ils s'y rendent pour bénéficier de ces aides. Certains y ont vu le résultat de pressions des partis populistes. Comment Jean-Claude Juncker va-t-il se positionner face à ces revendications populistes ?
 

Sylvain Kahn : Ce n’est pas parce qu’il y a une coïncidence qu’il y a une causalité, personne ne peut affirmer que la Cour de justice de l'Union européenne a cédé à des pressions. La Cour de justice de l'Union européenne n’est pas une instance politique mais une instance qui dit le droit, je pense qu’il ne faut donc pas se hâter à commenter politiquement l’arrêt de la Cour.

D’autre part, il existe à mon sens un écart entre le programme électoral de Jean-Claude Juncker et ces fameuses "10 priorités pour 2015" envoyées au président du Parlement européen, Martin Schulz, et au président du Conseil de l'UE, Matteo Renzi. Il est beaucoup plus rond, beaucoup moins percutant dans cette lettre qu’il ne l’était en tant que candidat. Il avait alors un projet en 5 points sur l’immigration et on voit que ses propositions d’alors étaient bien plus incisives… J’attends donc de voir un peu comment il a l’intention de développer son programme mais je ne vois pas encore de signe, dans les propos ou dans les premiers pas de Juncker comme président, qui ferait penser qu’il serait sensible à cette énorme minorité de députés européens eurosceptiques et (ou) xénophobes.  Je ne souhaite pas lui faire de procès d’intention. Je préfère attendre.

Propos recueillis par Marine Tertrais pour JOL Press

Sylvain Kahn est professeur agrégé à Sciences Po, où il enseigne les questions européennes et l’espace mondial. Il est l’auteur d’une Histoire de la construction de l'Europe depuis 1945 (PUF – 2011).

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