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25 ANS PLUS TARD

En quoi la chute du mur de Berlin a bouleversé la géopolitique mondiale

Entretien avec Marc Ferro, enseignant à l'EHESS et auteur de « Le Mur de Berlin et la Chute du communisme expliqués à ma petite-fille » (Seuil).

Le 9 novembre, les Allemands commémoreront le 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Retour sur cet événement historique qui a bouleversé le jeu des relations internationales.

Il y a 25 ans, la chute du mur de Berlin a bouleversé l’Allemagne et le monde entier - shutterstock.com

Un quart de siècle après la chute du mur qui a vu la réunification de l'Allemagne de l'Est et l'Allemagne de l'Ouest, revenons sur les conséquences d'un tel événement historique dans les relations internationales.

JOL Press : Comment expliquer cette chute du mur de Berlin et du Bloc soviétique ?
 

Marc Ferro : Le communisme incarnait une large espérance qui avait plus de deux siècles d’épaisseur et dont la traduction forte a été le régime communiste et la traduction moins forte les Etats socialistes. Avec la faillite du régime communiste en URSS et la chute du Mur de Berlin, le grand espoir et les grandes méthodes pour accomplir le progrès des sociétés se sont effondrées. On voit bien qu’aujourd’hui les partis politiques dits de gauche, pour autant qu’ils survivent, n’ont plus de méthode qui leur semble opératoire.

Ce qui incarnait ce régime communiste, c’est-à-dire la nationalisation des biens de production, une route vers l’égalité la plus absolue – même s’il y avait des échecs – la fin de la lutte des classes dans les sociétés industrielles, tout cela a échoué du fait de la faillite économique que ce régime a engendré et qui trouvait son origine dans une crise politique. Cela dit, pour accomplir ce programme, ce régime avait révélé un autoritarisme qui n’était pas du tout prévu à l’origine car le communisme croyait agir au nom de la science et de même qu’un chirurgien coupe un membre malade, le marxisme-léninisme coupait et détruisait ceux qu'il jugeait malades et qui entravaient la marche du progrès.

C’est cette vision scientifiste de l’Histoire qui est à l’origine de tous les drames qu’on a connu, comme le goulag, et qui a déterminé une inertie sociale des citoyens qui n’avaient plus grand intérêt à travailler avec énergie tant qu’ils n’étaient pas au pouvoir. C’est la terreur politique qui a progressivement détaché du communisme les pays non russes qui étaient déjà anti-russes et qui sont devenus anti-communistes.

JOL Press : Quelles ont été les conséquences de la chute du mur dans les relations internationales ?
 

Marc Ferro : A partir du moment où les régimes communistes se sont effondrés, a pris fin une époque où le monde était divisé en deux camps : le camp communiste qui s’élargissait à Cuba et quelques républiques d’Afrique et en face le monde américain et ses satellites – pour reprendre les mots de De Gaulle. Or ce combat Est/Ouest gelait les autres mouvements politiques ou sociaux que les maîtres des deux camps, Moscou et Washington, étouffaient. Moscou étouffait aussi bien les mouvements nationaux dans l’ancienne Union soviétique que les révolutions qui pouvaient amener les Américains à prendre la relève, comme en Afrique du Nord ; et Washington gelait toute révolution en Amérique latine qui était susceptible de fragiliser son camp ou favoriser la venue d’un régime qui souhaitait incarner l’avenir.

Comme cette Guerre froide gelait les pulsions politiques ou religieuses, quand le Bloc soviétique s’est effondré ces pulsions ont explosé. L’islam, par exemple, a pu émerger comme alternative dans certains pays qui étaient devenus des Etats indépendants mais qui dans un certain sens jugeaient que cette indépendance était fictive et que dans un monde mondialisé ils étaient prisonniers des forces économiques majeurs que détenaient les anciens deux camps.

JOL Press : Comment l’Allemagne s’est-elle relevée en 25 ans ?
 

Marc Ferro : L’Allemagne disposait d’un capital industriel considérable qu’on croyait disparu après la défaite de la guerre de 14-18 et dont on n’a pas cru au réveil au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. L’Allemagne disposait d’un armement social, d’un socialisme mou qui ne disait pas son nom mais qui pratiquait la concertation sociale et assurait une résistance à la politique de l’Etat providence. Du même coup, dans une passion régénératrice liée à l’espoir de l’unification, elle a compensé par le travail l’ancienne passion hégémonique dont elle a fait repentance une quinzaine d’année avant la fin de la guerre. C’est le goût du travail qui a régénéré l’Allemagne, le travail est devenu la première des valeurs comme en Chine où le travail est élevé au rang de vertu. Dans nos sociétés occidentales, le travail est une difficulté qu’on cherche à contourner. C’est ce qui s’est passé en URSS.

JOL Press : Le monde à nouveau coupé en deux, est-ce envisageable ?
 

Marc Ferro : C’est parfaitement envisageable mais le monde serait coupé autrement. Face à l’islamisme et au terrorisme, des murs commencent déjà à se dresser car on voit bien que dans chaque pays des réseaux islamistes commencent à émerger et à mettre en cause l’ordre occidental.

Propos recueillis par Marine Tertrais pour JOL Press

Marc Ferro est un historien français, spécialiste de la Russie et de l'URSS et de l'histoire du cinéma. Il est codirecteur des Annales et directeur d'Études à l'École des hautes études en sciences sociales. Il a participé également à un grand nombre d'émissions sur Arte. 

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