Connexion

INTERVIEW DE DANIEL PÉCAUT, SPÉCIALISTE DE LA COLOMBIE

Colombie: premiers pas vers la fin du conflit armé?

Pour la première fois dans l’histoire du pays, le président colombien, Juan Manuel Santos, et la guérilla ont scellé un accord sur la question rurale, l’un des points les plus délicats des négociations. Une avancée majeure dans ce processus de paix qui, même s'il reste encore du chemin, laisse entrevoir la fin du plus vieux conflit armé d’Amérique latine. Explications de Daniel Pécaut, Directeur d'études à l'EHESS et spécialiste de la Colombie.

Photo, capture d'écran DR "FRANCE 24 Reporters - Colombie : la marche sans fin des FARC"

JOL Press : On parle d’un "accord historique" concernant les négociations entre les FARC et le gouvernement colombien. Pensez-vous qu’il s’agisse d’un tournant définitif dans le conflit armé colombien ?
 

Daniel Pécaut : C’est difficile  à dire, mais c’est une étape absolument essentielle dans le processus de paix. Jamais au cours des trois négociations antérieures, un accord ne s’était dessiné sur ce problème intérieur. Pour la première fois, un programme relativement détaillé de transformation intervient entre les deux parties. C’est une avancée fondamentale car, depuis leur création, les FARC ne cessent de revendiquer des changements agraires.

JOL Press : Sur quoi porte ce programme de réforme agraire ?
 

Daniel Pécaut : Ce programme vise à restituer les terres au profit des populations qui en ont été destituées. Il devra permettre une redistribution partielle des terres, une définition plus précise des titres de propriété de la population, une présence plus solide de l’Etat dans toutes les zones dites de "colonisation" ou zones périphériques sur lesquelles l’Etat n’a pas eu beaucoup de prises jusqu’à présent.

JOL Press : Au-delà de la question rurale, quelles sont les autres points qui poseront problèmes dans les négociations ?
 

Daniel Pécaut : La participation politique des guérilleros démobilisés est une question fondamentale dans les négociations entre le gouvernement et les FARC. Ce point implique également la question des formes de justice qui seront mises en œuvre pour permettre cette démobilisation. Le problème majeur pour l’instant, c’est que les leaders de la guérilla sont responsables de nombreux crimes de guerre.

Mais pour le moment les FARC se refusent à toute condamnation de leurs leaders. Le gouvernement a fait adopter provisoirement  un ensemble de mesures - pas encore ratifiées – qui permettrait des mécanismes de justice relativement souples.

 Pour le gouvernement colombien, il n’est pas question d’une impunité comme cela a pu être le cas lors de négociations avec d’autres organisations de guérilla. Le problème qui se pose désormais,  est de savoir dans quelles mesures les mécanismes de justice conditionnelle pourront permettre des mesures surtout symboliques de condamnation envers les leaders de la guérilla. Tout cela est encore à préciser.

JOL Press : Cette question de justice transitionnelle est-t-elle un obstacle à un accord de paix selon vous ?
 

Daniel Pécaut : Oui, il est très difficile d’accorder une justice transitionnelle qui pourrait permette aux leaders de la guérilla de ne subir aucune condamnation, sachant qu’ils sont responsables de dizaines de milliers d’enlèvements et d’actes de terreur. Un bon tiers des massacres collectifs sont imputables à la guérilla, et le reste est imputable aux forces paramilitaires et aux forces publiques, à l’armée. Le gouvernement ne parle pas d’amnistie mais de peine symboliques. C’est une avancée notable dans les négociations, car les FARC ont toujours refusé d’être considérés comme des fauteurs de crime de guerre. 

JOL Press: Le fait que les pourparlers se soient tenus à Cuba a-t-il eu un impact sur les négociations ?
 

Daniel Pécaut : Bien sûr. Pour la première fois dans l’histoire du conflit, les négociations sérieuses, largement secrètes, ont lieu alors qu’il n’y a pas de cessez-le-feu et que le gouvernement n’a pas accordé de zone démilitarisée aux FARC. Le fait que ces négociations se déroulent en dehors de la Colombie est un fait majeur, tout comme le fait que le Venezuela assiste et participe comme témoin à ces négociations. Symboliquement cela a une importance essentielle. On ne peut pas oublier que Fidel Castro a écrit ici, à Cuba, à plusieurs reprises, des notes disant que les perspectives de la guerrila n’existaient plus, et qu’il fallait que la guérilla négocie.

JOL Press : Comment s’explique le déclin du mouvement révolutionnaire ?
 

Daniel Pécaut : En 2002, les FARC ont atteint le sommet de leur présence militaire. Présentes sur une grande partie du territoire national, les forces armées révolutionnaires ont été capables de mener des opérations militaires face aux forces armées et à la police. Jusqu’à l’adoption du "plan Colombie" en 2000 – en partie financé par les Etats-Unis - les forces armées étaient en difficulté pour faire face à l’omniprésente des FARC.

A partir des années 2000, la modernisation des forces armées à changer la donne. La capacité aérienne de l’armée ainsi que leurs moyens d’observation et d’écoute extrêmement sophistiqués ont permis d’empêcher les opérations d’envergure de la guérilla. Le déclin des FARC peut également s’expliquer par les opérations des groupes paramilitaires qui recevaient souvent l’appui ou la tolérance des forces armées. Ces groupes paramilitaires ont agi avec des méthodes sales et brutales envers la population pour récupérer une grande partie du territoire. Maintenant, les FARC sont enfermés dans les zones amazoniennes du sud et des zones situées vers le Pacifique. Aujourd’hui les FARC ont perdu une grande partie des territoires dans lesquelles elles étaient implantées auparavant.

JOL Press : Qu’en est-t-il de l’impact politique des FARC en Colombie ?
 

Daniel Pécaut : Les FARC ont toujours eu beaucoup de difficulté à développer un discours politique. Ce langage politique s’est encore appauvri ces dernières années. Avec la politique violente de l’ancien président Alvaro Uribe pour une victoire militaire sur les FARC,  une grande partie de l’opinion publique a été de plus en plus hostile aux FARC. Ce sentiment a été renforcé avec la multiplication des enlèvements de 2001-2002, avec près de 2000 enlèvements par an. L’opinion a rendu  les FARC responsables de l’échec des négociations précédentes. La situation est la suivante : dès lors que les FARC se sont engagés dans une négociation à La Havane, ils leur est extrêmement difficile de repartir dans une politique de confrontation militaire avec le gouvernement et d’abandonner la voie des négociations.

JOL Press : Pensez-vous que Juan Manuel Santos joue dans ces négociations sa réélection en 2014 ?
 

Daniel Pécaut : Bien sûr. On ne fait pas une politique aussi importante de négociations si on ne pense pas aux bénéfices politiques que cela peut apporter. Tout dirigeant politique le fait. Le problème c’est que les négociations ne seront probablement pas terminées en 2014. Le fait qu’elles soient en bonne voie – notamment cet accord sur les mesures agraires - est d’une importance essentielle. Mais cela ne signifie pas que tout est résolu. D’autres questions épineuses doivent être réglées. Cette première étape résolue reste cependant un atout politique important pour Manuel Santos.

Propos recueillis par Louise Michel D. pour JOL Press

Informations pratiques

Daniel Pécaut, est Directeur d'études à l'EHESS et spécialiste de la Colombie. Il est également l’auteur des Farc : une guerilla sans fins ? (Editions Lignes de repères).

Noter
5