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L'étonnant silence d'Emmanuel Macron sur la mise au ban du Qatar

Depuis plus d'un mois, l'émirat est pointé du doigt par ses voisins arabes pour son soutien présumé à des actes terroristes. Doha, pourtant, est la première à avoir signé le programme des Etats-Unis de lutte contre le financement du terrorisme. Un paradoxe que ne semble pas vouloir relever la diplomatie française.

 

"Agression évidente" de l'Arabie saoudite

 

Le 5 juin dernier, le Royaume saoudien et deux autres membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le Bahreïn et les Emirats arabes unis (EAU), ainsi que l'Egypte, ont rompu leurs relations diplomatiques avec l'émirat qatari, accusé de soutenir le terrorisme et d'entretenir des relations trop étroites avec l'Iran, ennemi juré de l'Arabie saoudite au Moyen-Orient. Les quatre pays arabes ont enjoint le Qatar de se conformer à une liste de conditions, au nombre desquelles la fermeture de la chaîne de télévision Al-Jazeera, d'une base militaire turque située dans l'Emirat et la cessation des relations avec l'Iran.

 

Exigences balayées d'un revers de main par Doha qui, le 6 juillet dernier, a annoncé qu'elle refusait de s'y soumettre ; le chef de la diplomatie qatarie, Mohammed ben Abderrahmane Al-Thani, avait d'ailleurs présenté l'embargo que souhaitait mettre en place Riyad comme "extraordinairement injustifié, hostile et sans fondement". Une "agression évidente" pour le ministre, qui estimait pourtant que le Qatar était "prêt à s'engager dans un processus de négociations, dans un cadre clair qui garantisse le respect de sa souverainet".

 

Il n'en fut rien, donc. Plutôt que d'amorcer un dialogue avec Doha – qui, pour rappel, fait partie du CCG, instrument à la solde de Riyad plutôt que réel conseil coopératif on l’aura compris –, l'Arabie saoudite et ses trois alliés arabes ont préféré maintenir les sanctions économiques à l'encontre du Qatar. Et peut-être même plus. "Toutes les mesures politiques, économiques et légales nécessaires seront prises pour préserver les droits, la sécurité et la stabilité de nos quatre pays" ont-ils indiqué dans un récent communiqué publié par l'agence de presse saoudienne SPA.

 

Le wahhabisme saoudien, base de la doctrine djihadiste

 

Mis à l'écart des relations diplomatiques régionales, le petit émirat l'est également sur la scène internationale. En tant que "gendarme" du Moyen-Orient, les Etats-Unis – dont le président, Donald Trump, veut se désengager progressivement de la région – sont même soupçonnés d'être à l'origine de la brouille entre les cinq pays arabes. Intervenue, pour mémoire, quelques semaines seulement après la visite du chef d'Etat américain à Riyad ; dans ses valises : près de 400 milliards de dollars de contrats, dont 110 milliards rien qu'en armement.

 

Une position plus que schizophrène de la part de Washington, dont l'une des plus grandes bases militaires hors territoire américain se trouve à Al-Oudeid au Qatar. Pour beaucoup, Donald Trump adopte en réalité la politique saoudienne à l'égard de l'Iran, qu'il a replacé sur l' "axe du mal" en arrivant à la Maison Blanche, comme l'avait fait, en son temps, George W. Bush. La République islamique, leader du monde musulman chiite, est opposée, depuis les années 1980 surtout, à l'Arabie saoudite, où l'islam sunnite a été érigée en "religion d'Etat".

 

Si la question confessionnelle est loin d'être la seule à l'origine du conflit larvé entre Téhéran et Riyad, elle y occupe une place centrale. Les pays arabes reprochent ainsi au Qatar ses accointances avec le pays des mollahs, coupable d'actes de terrorisme envers le monde sunnite selon eux ; ils ont dû oublier que le courant religieux qui a littéralement fondé le Royaume saoudien, le wahhabisme, est également à la base de la doctrine djihadiste qui a précipité des avions contre le World Trade Center et causé la mort de plus de 200 personnes, en France, entre 2015 et 2016.

 

"La diplomatie française va faire profil bas"

 

D'ailleurs, Paris reste étonnamment silencieuse depuis un mois, alors que le Qatar a toujours entretenu des relations économiques et diplomatiques fortes avec l'Hexagone. Pour l'historien Pierre-Jean Luizard, c'est la volonté de "ménager la chèvre et le chou" entre Riayd et Doha qui empêche la diplomatie française de prendre franchement position, ainsi que la question terroriste. "Le gouvernement va sans doute maintenir un tropisme qatari, ne serait-ce que par hostilité à Donald Trump, mais je ne vois pas la France s'engager dans une politique réaffirmée de soutien au Qatar, alors qu'il est accusé de soutenir le terrorisme" d'après lui.

 

Toutes proportions gardées, on est pourtant dans le même cas de figure qu'il y a un an, lorsque Vladimir Poutine accusait, au mépris de toute vraisemblance, l'Ukraine de planifier des actes de terrorisme contre la Russie. Des accusations qui avaient en réalité servi de prétexte à Moscou pour renforcer sa mainmise sur l'est du pays, envahi en 2014 après qu'elle avait annexé la Crimée. Surtout, la France comme l'Union européenne (UE), en avaient profité pour réaffirmer leur soutien à Kiev et renforcer leurs sanctions économiques contre le Kremlin. Même schéma dominant-dominé mais, donc, des annonces fortes dans le premier cas et le vide dans le second. Entre l'Arabie saoudite et le Qatar, en effet, "la diplomatie française va s'en sortir en faisant profil bas" pour Pierre-Jean Luizard.

 

Une application du sacrosaint principe "deux poids, deux mesures", qui n'a absolument pas lieu de s'appliquer en l'espèce. La France a-t-telle peur, en soutenant Doha contre Riyad, de soutenir en réalité le terrorisme ? L’accusation semble pourtant dénuée de fondement - et légèrement ironique, de la part d’un pays considéré par beaucoup comme le grand argentier du terrorisme international. Le Qatar est le premier pays à avoir signé le programme exécutif avec les Etats-Unis de lutte contre son financement. Washington a en effet conclu le 11 juillet dernier un accord visant à "localiser les sources de financement […] collaborer, partager l'information et maintenir la région en sécurit".

 

De passage dans la région du Golfe pour une tournée diplomatique les 15 et 16 juillet, le ministre des Affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian s’est rendu à Doha (Qatar), à Jeddah (Arabie saoudite), au Koweït (médiateur principal de la crise) et à Abou Dhabi (Emirats arabes unis). L’occasion d’appeler à une “désescalade” du conflit mais, en aucun cas, de prendre parti. Qatar et Arabie saoudite sont tous deux des partenaires économiques importants de l’Hexagone, pas question d’en froisser un. Reste qu’on aurait pu attendre de Le Drian et, pourquoi pas, d’Emmanuel Macron, que leur voeu de voir la situation s'apaiser s’adresse avec un peu plus d’insistance à l’Arabie saoudite qu’au Qatar, puisqu’après tout c’est de Riyad que la première escarmouche est partie - et que ses accusations et exigences sont frappées au coin de l’absurde.

 

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