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RÉGIME AUTORITAIRE

Égypte: candidat à la présidentielle, le maréchal Sissi a toutes ses chances

Dans un entretien publié par un journal koweïtien, le maréchal Al-Sissi, maître d'oeuvre du coup d'Etat contre le président islamiste Mohamed Morsi en juillet dernier, a officiellement annoncé sa candidature à l'élection présidentielle qui devrait se dérouler d'ici le mois de juin. Trois ans après le début de la révolution égyptienne, le commandant en chef des armées a toutes ses chances pour ce scrutin, signe que les Egyptiens pourraient être tentés par un retour à un régime autoritaire. Décryptage avec Guillaume Fourmont, rédacteur en chef de la revue Moyen-Orient et enseignant à l'Institut d'études politiques de Grenoble.

Le maréchal Abdelfattah al-Sissi, qui a mené l’armée lors de l'éviction du président islamiste Mohamed Morsi en juillet dernier, a annoncé qu’il serait candidat à la prochaine élection présidentielle égyptienne. Photo : Secretary of Defense/Wikimedia Commons / cc

JOL Press : Le maréchal Al-Sissi, qui dirige l’Egypte en sous-main depuis la chute du président Mohamed Morsi, est désormais officiellement candidat à l’élection présidentielle qui devrait se dérouler en 2014. Quelles sont ses chances ?
 

Guillaume Fourmont : Depuis les débuts de la révolution, l’armée égyptienne se présente comme la gardienne de la nation. En 2011, lorsque Hosni Moubarak a tenté de convaincre les soldats d’intervenir contre les manifestants, il n’y est pas parvenu et a dû faire appel aux forces de police. Cet événement suffit à révéler les problèmes d’entente qui existaient entre le vieux président et l’armée.

Il ne faut pas oublier non plus que c’est l’armée qui dirige ce pays, pas seulement depuis la chute de Mohamed Morsi. Le maréchal Al-Sissi a donc bien sûr toutes ses chances, puisque les Egyptiens n’ont pas le choix.

JOL Press : N’a-t’ il pas néanmoins acquis une certaine popularité dans l’opinion publique ? Certains n’ont pas hésité à le qualifier de "sauveur", à la suite du coup d’Etat mené contre l’ancien président Morsi en juillet dernier.
 

Guillaume Fourmont : L’Egypte est très marquée par une culture et un nationalisme militaires très forts depuis la présidence de Gamal Abdel Nasser. La propagande médiatique d’Abdelfatah Al-Sissi joue d’ailleurs sur cette image qui montre que l’Egypte va de nouveau se positionner en tant que grande puissance régionale, et ce grâce au maréchal.

La rhétorique nassérienne est omniprésente, elle fait passer les messages de ce nationalisme égyptien très fort et d’une armée qui serait la solution de tous les problèmes de la société.

L’armée cherche également à conserver ses privilèges. D’abord sur le plan économique en assurant la sécurité de ses privilèges, ensuite en s’assurant que le chef de l’Etat soit bien un militaire, en l’occurrence le maréchal al-Sissi et enfin en s’arrogeant des droits, grâce à la Constitution récemment votée, par la nomination du ministre de la Défense.

JOL Press : Des personnalités capables de s’opposer au maréchal se dégagent-elles dans l’opposition ?
 

Guillaume Fourmont : Le pays est très cloisonné. La culture libérale a beaucoup de mal à s’exprimer depuis la chute d’Hosni Moubarak. Ces derniers n’ont pas vraiment su se faire entendre. Certaines personnalités ont préféré s’engager dans le processus de transition, comme l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa. D’autres, comme l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique et prix Nobel de la paix Mohammed El Baradei, sont aux abonnés absents.

Quant aux Frères musulmans, et même si le mot est un peu fort, ils sont devenus la cible d’une chasse aux sorcières. On le constate avec ce silence imposé autour du procès de l’ancien président Mohamed Morsi.

Le maréchal Al-Sissi est sans aucun doute quelqu’un de très intelligent et un fin stratège qui doit avoir la volonté de replacer l’Egypte à son rang de forte puissance régionale. La question est de savoir par quels moyens il compte y parvenir. Et j’ai peur que cela ne se fasse pas sans la mise en place d’un régime très autoritaire.

JOL Press : Les Egyptiens sont habitués à cette forme de régime autoritaire depuis des décennies. Ne préféreraient-ils pas revenir à ce qu’ils connaissent plutôt que de tenter une nouvelle fois une démocratie vacillante telle qu’elle a été expérimentée depuis la révolution ?
 

Guillaume Fourmont : La démocratie ne se construit pas en un jour. Cela s’apprend. La révolution de 2011 a été extrêmement puissante et a ébranlé tous les secteurs de la société, de l’économie et du système politique égyptien. Le même bouleversement a été constaté en Tunisie comme en Libye. Il faut donc tout reconstruire et cela prend du temps.

Quelles que soient les opinions politiques de chacun et malgré les erreurs qu’a commises Mohamed Morsi lorsqu’il était au pouvoir, ce dernier a été élu par les urnes. C’est ce qui est en train d’être laissé de côté.

Le maréchal Al-Sissi se présente comme l’unique sauveur de la nation. Celui qui compte non seulement réduire les tensions dans le Sinaï, mais aussi réaffirmer l’Egypte au niveau régional face à une très forte Arabie Saoudite. Mais dans quelle direction se dirigera-t-il après les élections de 2014, si elles ont lieu ? Personne ne peut le dire.

Propos recueillis par Sybille de Larocque pour JOL Press

 

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