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EXTRAITS DE « RENAULT NID D'ESPIONS »

Espionnage chez Renault: quand les barbouzes manipulent les «X»

Nous sommes le 3 janvier 2011. Trois cadres auraient trahi. Ils sont virés. L’affaire Renault démarre. Enquêtes sur la vie privée, filoches, manipulations, fausses factures, fouilles de comptes en banque. Au cœur du dispositif : la Source, l’informateur mystère qui détiendrait la preuve de l’espionnage industriel. Extraits de « Renault nid d'espions » de Matthieu Suc (Éditions du Moment - 21 novembre 2013).

Nous sommes le 3 janvier 2011. Trois cadres auraient trahi. Ils sont virés. L’affaire Renault démarre - Photo : David Villarreal Fernández / Flickr cc.

Dix ans. Il aura fallu dix ans à Renault pour devenir le théâtre des complots et des coups fourrés. On transporte un adolescent de nuit dans un coffre de voiture pour qu’il pirate les ordinateurs des employés, on enquête sur la vie sexuelle des syndicalistes. On fait croire à des ingénieurs qu’ils sont pourchassés par de sanguinaires Tchétchènes, on interroge un soustraitant dans un faux commissariat. Quatorze salariés sont licenciés sur la base d’accusations farfelues. Sept suicidés sont recensés dans les effectifs du Technocentre.

Fruit de trois ans d’enquête, Renault, nid d’espions propose à travers de nombreux témoignages et documents inédits, une plongée hallucinante dans une entreprise mythique où les barbouzes manipulent les polytechniciens. Une histoire glaçante. Pourquoi ? Parce que tout est vrai.

Extraits de Renault nid d'espions de Matthieu Suc (Éditions du Moment - 21 novembre 2013)

Guyancourt, le 3 janvier 2011.

Le directeur juridique s’impatiente. Cela fait trois quarts d’heure qu’il attend dans cette salle de réunion et qu’un dictaphone repose dans une armoire. Sa proie a cinq minutes de retard et lui quarante minutes d’avance. Le directeur juridique décroche son téléphone et appelle le dirigeant qui a officiellement rendez-vous avec la proie. Lui aussi est sans nouvelles. Le dirigeant propose au directeur juridique de le rejoindre dans son bureau, le directeur juridique refuse. Il préfère attendre seul et sur place. De pied ferme. À l’extérieur, deux gorilles se tiennent prêts à agir.

Le même dispositif est reproduit dans deux bureaux à deux étages différents du bâtiment. Un interrogateur, un dictaphone caché, deux gros bras dans les parages. Trois espaces cloisonnés spécialement sonorisés pour l’occasion. Dans un quatrième bureau, le patron de la sécurité écoutera les conversations. Si l’un des suspects craque, il en informera les autres. Il ne manque que la glace sans tain.

8 h 11. Le "Petit jeune" passe enfin son badge dans les tourniquets à l’entrée. Il arrive au rendez-vous avec le dirigeant qui fait office de leurre. Celui-ci lui annonce qu’il y a du changement. Les deux gorilles surgissent et l’escortent jusqu’à la salle de réunion où le directeur juridique l’attend.

On se croirait dans L.A. Confidential de James Ellroy sauf qu’on n’est pas dans un commissariat mais en plein cœur du Technocentre de Renault où 12 000 ingénieurs et techniciens s’activent pour concevoir les voitures du futur. Les suspects ne sont pas des criminels endurcis mais des cadres hauts placés dans l’organigramme. Les interrogatoires ne sont pas menés par de vrais flics mais par des cadres encore plus hauts placés. Les premiers présentent leurs voeux aux seconds. En retour, les seconds leur annoncent que leur carrière est brisée, qu’ils doi- vent cracher le morceau. La cérémonie des aveux a démarré. Les cols blancs cuisinent les cols blancs.

"Alors, moi, je vais te souhaiter à partir de maintenant de ne pas te tromper dans tes choix, attaque le directeur juridique[1]. […] À l’heure qu’il est, tes comparses sont entendus dans des bureaux voisins. […] Soit tu me la joues “Commissaire Moulin et le suspect qui nie tout”, soit tu atterris dans plus de discernement. Les actes en question : nous savons qu’il s’agit de corruption. Nous savons que ça concerne des intérêts étrangers concurrents, et probablement en bande organisée. Et donc, c’est très grave"

Vingt-sept ans les séparent mais une expérience commune les réunit. Deux années plus tôt, ils négociaient, l’un en tant qu’ingénieur, l’autre en qualité de juriste, un partenariat avec une start-up israélienne sur un projet jugé vital pour l’entre- prise. Depuis, l’aîné a pris le cadet sous son aile. Mais, ce matin-là, un gouffre les sépare.

"Si tu nies tout, voilà ce qui va se passer : on va déclencher une procédure lourde, pénale, et avec très certainement à la clef des conséquences graves pour toi parce que les faits qui te sont reprochés ainsi qu’à tes comparses mettent en jeu des éléments de sécurité nationale, […] des éléments d’espionnage industriel. […] Un juge va s’y coller avec risque de garde à vue. Enfin, la totale. Ça, c’est la voie dure si tu me la joues “Commissaire Moulin, je nie tout”.

– Je ne vois pas ce que je…

– Matthieu, nous savons…

– Mais vous savez quoi ?

– Nous savons"

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Après dix ans passés au Parisien et à France-Soir, Matthieu Suc est désormais journaliste indépendant. Il est l’auteur de Antonio Ferrara, le roi de la belle, avec Brendan Kemmet, Éditions du Cherche midi (2008) et La Face cachée de Franck Ribéry, avec Gilles Verdez, Éditions du Moment (2011).

[1] La conversation qui suit a été révélée par l’Express.fr dans son article "Renault : l’enregistrement de la mise à pied de l’un des cadres", le 12 avril 2011. Elle est amendée dans ces pages par l’écoute de la sonorisation intégrale par l’auteur.

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