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ENTRETIEN AVEC THOMAS PORCHER

Même «propre», l'exploitation des gaz de schiste n'est pas rentable

Le Canard enchaîné du mercredi 29 janvier rapporte que le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, aurait retardé la publication d'un rapport défendant une nouvelle technique expérimentale « propre » d'exploitation du gaz de schiste, après les municipales. Si selon la porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem, l’exécutif reste opposé à cette exploitation « en l'état actuel des connaissances et des recherches », il ne nous est pas interdit de nous intéresser aux enjeux économiques et environnementaux d’une telle exploitation.

Le ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, aurait retardé la publication d'un rapport défendant une nouvelle technique expérimentale "propre" d'exploitation du gaz de schiste - Photo : Nicolas Sawicki / Flickr cc.

La Commission européenne adoptait le 22 janvier dernier une recommandation qui laissait la voie libre à l'exploitation du gaz de schiste en Europe à condition de respecter des "principes communs" minimaux, notamment sanitaires et environnementaux, malgré l'avis des organisations de défense de l'environnement et du Parlement européen. Et ce jeudi 30 janvier, Arnaud Montebourg a déclaré sur Europe 1 qu’il voulait "convaincre" François Hollande "d’avancer sur la recherche" concernant le gaz de schiste.

Aux Etats-Unis, l’extraction de gaz de schiste correspond au tiers de la consommation de gaz américain. Une telle situation est-elle possible en France ? Eléments de réponse avec Thomas Porcher, docteur en économie et auteur du Mirage du gaz de schiste (Max Milo Editions - mai 2013). Entretien.

JOL Press : Arnaud Montebourg a relancé le débat autour de l'exploitation des gaz de schiste en proposant de promouvoir une extraction "propre" de ces hydrocarbures. Quels sont les enjeux de ce débat ?

Thomas Porcher : Avant de parler d’extraction "propre", il faut savoir que si les Etats-Unis ont réussi à avoir des impacts de compétitivité, grâce au gaz de schiste, c’est parce que les prix du gaz ont baissé? et les prix du gaz ont baissé aux Etats-Unis parce que le coût d’extraction est faible et que le cadre réglementaire américain n’est pas très rigoureux en matière d’impacts sur l’environnement. Cette réglementation découle de l’Energy Policy Act, qui a été voté en 2005 et qui permet un dumping énergétique : cette loi offre aux compagnies pétrolières des avantages en matière d’emprunt, de fiscalité et des exonérations d’autres lois environnementales.

En France, le cadre règlementaire n’est pas le même. Si on exploitait le gaz de schiste dans des conditions "propres", le coût d’extraction augmenterait et les prix ne pourraient pas baisser autant qu’aux Etats-Unis. L’impact de compétitivité en France serait nul. Pour qu’il y ait une révolution énergétique, il faut que les prix de l’énergie baissent. Et plus l’extraction est "propre", mois les prix ont de chances de baisser.

Une étude Bloomberg vient de montrer qu’au Royaume-Uni – qui offre aux compagnies pétrolières des avantages fiscaux très importants pour l’exploitation de gaz de schiste – le coût d’extraction de ces hydrocarbures est de 7 à 12 dollars, avec un prix du gaz à 10 dollars. Ce que conclut Bloomberg, c’est que le prix ne baisse pas au Royaume-Uni. La France a donc tout intérêt à importer le gaz de schiste plutôt que de l’extraire, car l’importation coûte moins cher.

JOL Press : La France n’a-t-elle pas les moyens de faire baisser le coût de l’extraction ?

Thomas Porcher : Le coût d’extraction est beaucoup plus élevé en Europe, parce que notre règlementation est plus stricte. C’est comme en matière d’emploi. Le coût du travail est moins cher en Chine, car le cadre règlementaire est beaucoup plus souple. Nous n’avons pas non plus les mêmes capacités de forage qu’aux Etats-Unis, l’exploitation est donc plus chère.

Par ailleurs, nous avons un marché du gaz beaucoup plus rigide. Il y a trois marchés du gaz dans le monde – un marché américain, un marché européen et un marché asiatique – qui fonctionnent selon des règles différentes. Sur le marché américain, l’offre fait baisser les prix de façon automatique. En Europe, nous sommes liés par des contrats de long terme avec les pays exportateurs et ces contrats sont indexés sur le prix du pétrole. Si le prix du pétrole augmente, comme ces quatre dernières années, les contrats de long terme empêchent les prix du gaz de diminuer.

JOL Press : La France n’a donc aucun intérêt à se lancer dans l’exploitation du gaz de schiste ?

Thomas Porcher : Si la question se pose d’un point de vue de souveraineté et d’indépendance, la France peut se lancer dans l’exploitation du gaz de schiste, si elle le souhaite. Mais d’un point de vue économique pur, il n’y a aucun intérêt.

JOL Press : La règlementation européenne ne pourrait-elle pas évoluer afin de permettre une baisse des prix du gaz ?

Thomas Porcher : La seule solution, en effet, serait d’offrir un cadre avantageux pour les compagnies qui prenne beaucoup moins en compte l’environnement, avec une liberté de forage intensif – aux Etats-Unis les puits forés se comptent en dizaines de milliers. Si par la suite, on renégocie les contrats avec l’Algérie, la Norvège, la Hollande et la Russie – ce qui est très difficile à imaginer – peut-être que le prix du gaz baisserait. Il faudrait alors voir de combien pourraient baisser les prix, ils ne pourraient pas baisser autant qu’aux Etats-Unis car nous n’avons pas la même capacité de forage. A eux seuls, les Etats-Unis possèdent 60% de la capacité de forage mondial. Ce scénario me paraît donc bien peu probable. Il faut savoir pourquoi on produit du gaz de schiste : s’il n’y a pas d’impact économique, je ne vois pas trop l’intérêt.

JOL Press : La France se trompe donc de débats en ne parlant que de l’impact écologique de l’exploitation du gaz de schiste ?

Thomas Porcher : Le gaz de schiste est devenu un totem pour les uns comme pour les autres. Dire que l’exploitation du gaz de schiste va nous sortir d’affaire est une erreur. Il faut tout de même souligner qu’aucune étude sérieuse n’a été réalisée sur l’impact du coût des infrastructures et du coût du cadre réglementaire sur le prix du gaz. Tant que des études ne seront pas faites, on ne pourra pas parler sérieusement de ce sujet. Si une extraction "propre" nous revient à 12 dollars, quel intérêt pour nous puisque nous l’achetons 10 dollars ?

Propos recueillis par Marine Tertrais pour JOL Press

Thomas Porcher est docteur en économie, professeur en marché des matières premières à l'ESG-MS et chargé de cours en économie internationale à l'université Paris-Descartes. Ces analyses sur l'énergie ont été reprises dans plusieurs rapports du gouvernement et de l'Assemblée nationale.

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