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ENTRETIEN AVEC ALEXIA KEFALAS

Présidence de l’Union européenne: la Grèce vient de loin

La Grèce, en récession depuis six ans, doit prendre la présidence de l’Union européenne dès janvier 2014. Pendant six mois, les projecteurs européens seront braqués sur elle, scrutant la capacité du pays à entamer des réformes. Minée par le chômage et par un système politique rejeté par une partie de la population qui se tourne vers l’extrême droite, la Grèce va devoir redoubler d’efforts, alors même que se profilent, à l’horizon 2014, les élections européennes. JOL Press fait le point sur la situation dans le pays avec Alexia Kefalas, correspondante en Grèce pour de nombreux médias et auteure de « Survivre à la crise – La méthode grecque » (2013).

Le 1er janvier 2014, la Grèce prend la présidence de l'Union européenne pour six mois. Photo: Elias Bizannes / flickr-cc

Il y a un an, la Grèce proposait à ses créanciers de rembourser sa dette au tiers de sa valeur. Après de lourdes négociations avec la troïka (UE-BCE-FMI), la Grèce a finalement obtenu l’effacement d’une partie de sa dette. Mais dimanche 15 décembre, le Premier ministre grec Antonis Samaras a demandé une nouvelle restructuration de la dette pour le printemps 2014.

JOL Press : Dans quel état économique se trouve la Grèce aujourd’hui ?
 

Alexia Kefalas : La Grèce est en crise depuis quatre ans. Il y a eu des efforts – pas assez – et des réformes que l’on n’aurait jamais osé demander à un Français, un Allemand ou un Suédois : imaginez, en six ans, on a réduit d’à peu près un quart le salaire des fonctionnaires grecs ! Le salaire minimum qui était à 700 euros est passé à 480 euros, la société s’est paupérisée et le taux de chômage touche 1/3 des Grecs. À l’heure actuelle, il y a 60% d’inactifs...

La Grèce, qui se trouve sous tutelle, s’est donc engagée auprès de ses créanciers à faire des efforts et des réformes. C’est ce qu’elle fait, même si elle ne le fait pas forcément dans le tempo qu’il faudrait, mais il y a tout de même eu une réforme des retraites en Grèce, qui serait impossible à faire en France par exemple. Mais la dette est encore trop lourde, même si elle a baissé. Ce qui tue véritablement le pays, c’est la récession. On en est à la sixième année : même en temps de guerre, il n’y a jamais eu autant d’années de récession. Et malgré tout, la Grèce arrive à avoir des perspectives pour un excédent primaire, c’est-à-dire un excédent budgétaire.

Pour régler le problème de la dette qui empêche de faire des réformes profondes, il y a deux écoles.

-L’école majoritaire prône une restructuration de la dette avec un hair cut. Le terme est technique mais il signifie une réduction de la dette. C’est ce qui s’est passé en mars 2011, lorsqu’il a été décidé de couper la dette. Mais à l’époque, il s’agissait de la dette des privés. Forcément, cela a fait mal, surtout à ceux qui avaient un petit portefeuille. Cela n’a réjoui personne, mais surtout cela n’a pas du tout réglé le problème de la dette. Aujourd’hui, ils veulent donc couper les dettes publiques, c’est-à-dire la dette qui appartient aux États – à la France, à l’Allemagne et aux autres. On devait de toute façon arriver à cela, mais la pilule a du mal à passer dans les populations, notamment parce que c’est aussi la crise en France. Allez dire aux Français de payer encore pour la dette grecque : c’est difficile à entendre. D’un autre côté, si on ne fait pas cela, ce serait bien pire.

-La deuxième école, qui est minoritaire, dit tout simplement qu’il faut que la Grèce sorte de l’euro. Ce sont surtout les créanciers qui s’impatientent et disent que la Grèce ne tient pas le régime ni la cadence, et qu’il faut montrer l’exemple en faisant sortir la Grèce de l’euro pour que les autres pays se tiennent à carreau.

Concernant la crise immobilière, la Fédération grecque des agents immobiliers a tiré la sonnette d’alarme et mis en garde lundi 16 décembre contre l’écroulement du marché à cause de nouvelle taxes foncières.

JOL Press : Quelle est la situation du marché immobilier grec aujourd’hui ?
 

Alexia Kefalas : Il faut d’abord rappeler que l’immobilier n’a jamais été très cher en Grèce. Mais depuis le début de la crise, le marché a vraiment commencé à s’effondrer. Par exemple, on peut trouver 110 mètres carrés avec vue sur le Parthénon pour 500 000 euros. C’est vrai que ce n’est pas très cher, comparé à la France ou aux autres pays européens.

Mais il y a aujourd’hui un autre problème. Avant le 1er janvier, une loi doit être votée au Parlement, qui prévoit notamment la saisie de l’appartement principal de quelqu’un qui ne pourrait pas payer ses dettes. Or, jusqu’à présent, les banques ne pouvaient pas toucher à la résidence principale d’une personne se trouvant dans l’incapacité de payer ses dettes, un moratoire protégeait cela. Mais les banques, qui ne peuvent pas s’autofinancer, ont demandé la fin de ce moratoire, et la troïka a également fait pression sur l’État pour sauver les banques.

Cela fait scandale, parce qu’il y a des gens qui ont tout perdu, et tout ce qui leur reste est un toit pour dormir. C’est d’ailleurs pour cela que, lorsqu’on se balade dans les rues d’Athènes, on ne voit pas tellement de mendiants ; parce que d’une part, il y a encore un travail social qui est fait, surtout par l’Église auprès des pauvres, et d’autre part parce que les gens – et même les plus dépourvus – sont protégés par cette loi qui leur laisse encore leur résidence principale.

Il y a trois mois, Pavlos Fyssas, un rappeur grec et sympathisant antifasciste, était tué par un membre du parti néo-nazi "Aube dorée" près d'Athènes.

JOL Press : Dans quel état se trouve le parti néo-nazi depuis ? A-t-il perdu certains de ses soutiens ?
 

Alexia Kefalas : C’est inquiétant, parce que justement, les taux de soutien à Aube dorée sont revenus aux chiffres d’avant l’assassinat de ce jeune rappeur, le 17 septembre dernier. Un sondage est d’ailleurs tombé cette semaine et a fait la une de la presse. Après être tombé à 5 ou 6% dans les sondages, le parti est repassé à 11,5%.

Pour les Grecs, voter pour Aube dorée aux élections municipales ou européennes – qui tomberont en même temps cette année – est plus qu’un vote contestataire, c’est un vote de colère. Ils ne veulent plus de ce système rongé par le népotisme et la corruption, que la Grèce connaît depuis 50 ans maintenant. Pour eux, c’est donc la seule façon de protester contre ce système. Cela ne veut pas dire que l’on verra pour autant demain des Grecs défiler en tenue nazie dans les rues.

Ce qui est inquiétant, c’est que la crise n’est plus seulement économique mais politique. Depuis 2012, alors que pendant 50 ans deux partis s’affrontaient – le Pasok (socialistes) et la Nouvelle démocratie (conservateurs) – ils ont été obligés de s’unir. C’était inimaginable il y a quelques années encore d’avoir un gouvernement de coalition entre gauche et droite. Et face à cela, les extrêmes ont vu grossir leurs rangs.

JOL Press : La Grèce doit prendre la présidence de l’Union européenne pour six mois en janvier 2014. Qu'est-ce que cela pourrait changer pour le pays ?
 

Alexia Kefalas : Une présidence de l’Union européenne ne change jamais grand-chose. Ce qui peut changer, par contre, c’est le climat politique, si le gouvernement tombe parce que l’on risque d’avoir des élections législatives anticipées pendant la présidence européenne.

C’est aussi assez symbolique de voir le deuxième pays le plus pauvre de l’Union européenne prendre en main la présidence. Il devra mener des réformes, notamment concernant cette pomme de discorde que représente l’Union bancaire. On peut par ailleurs se demander comment Antonis Samaras, qui est Premier ministre et qui a pourtant fait preuve de beaucoup de volonté, va pouvoir tenir tête à l’Allemagne...

JOL Press : Quels sont les grands chantiers qui attendent le pays pour l’année à venir ? Et les prochaines échéances ?
 

Alexia Kefalas : Premièrement, le pays devra faire des réformes. En effet, si les créditeurs s’énervent, c’est parce que les grosses réformes n’ont pas été faites, notamment la réforme administrative qui plombe véritablement le pays. Et même les toutes petites réformes : il n’y a toujours pas de cadastre en Grèce, la loi anti-tabac ne peut pas être appliquée (80% des restaurants et des cafés sont fumeurs) etc. Il faut quand même souligner que des efforts ont été faits, parce que la Grèce part de très loin. Deuxièmement, les priorités de l’Union européenne à savoir l’immigration, l’Union bancaire, le développement, devront être prises en compte. Et troisièmement, il faudra savoir ce que l’on fait avec la dette.

Concernant les prochaines échéances, il y aura d’abord le premier sommet européen en janvier, et ensuite ce sont les élections européennes, municipales et peut-être législatives en même temps, en mai 2014.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Alexia Kefalas est correspondante en Grèce pour de nombreux médias parmi lesquels France 24, Canal+, i-Télé, RTL, Le Point ou Le Figaro. Elle est également l'auteure du livre Survivre à la crise - La méthode grecque, Editions de La Martinière, publié en avril 2013.

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