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«ÂGE D'OR»

Irak, Syrie: pourquoi les jihadistes de l’EIIL veulent-ils restaurer le Califat?

Entretien avec Romain Caillet, chercheur, consultant sur les questions islamistes et spécialiste du salafisme.

Deux semaines après l’offensive des jihadistes de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) à Mossoul et dans plusieurs provinces irakiennes, les ambitions expansionnistes du groupe islamiste radical, présent en Syrie et en Irak, posent plus que jamais question. Car si dans un premier temps l’EIIL compte conquérir davantage de territoires, c’est pour créer, à long terme, un grand État islamique et restaurer la suprématie sunnite sur un territoire aujourd’hui gouverné par les chiites.

Carte du monde musulman en 750, à la fin du premier califat. Photo: New York: Henry Holt and Company, 1911 / Wikimedia Commons

JOL Press : Pouvez-vous nous rappeler la signification historique du Califat ?
 

Romain Caillet : Historiquement le Califat (al-Khilafa) est un système politique qui organise littéralement – Calife (Khalif) en arabe signifie "successeur" –  la "succession" du Prophète Muhammad à la tête de la communauté musulmane. Ainsi le Califat est un peu l’équivalent de "la Papaut" dans la chrétienté du Haut Moyen-Âge, le Calife disposant à la fois de pouvoirs temporel et spirituel.

À l’instar des Anti-Papes, il y eut également des Anti-Califes, et l’on compta jusqu’à trois Califats rivaux au Xème siècle : le Califat abbasside de Bagdad, le Califat omeyyade de Cordoue et le Califat chiite des Fatimides au Caire. Après le sac de Bagdad par les Mongols en 1258, et l’exécution du Calife abasside al-Mu‘tasim II, la dynastie se réfugie en Égypte où elle ne joue plus qu’un rôle symbolique sous la domination des Sultans Mamelouks.

Enfin, au XVIème siècle, en 1517, le Sultan Ottoman Selim I fait la conquête de l’Égypte et capture le dernier Calife abbasside, al-Mutawakkil III. Contrairement à une idée reçue, les Sultans ottomans ne prirent officiellement le titre de Calife qu’au XIXème siècle, dans la constitution de 1876. Toutefois ce Califat ne fut pas reconnu par les oulémas [théologiens, ndlr] les plus rigoristes, considérant que le Califat ne pouvait revenir qu’à un arabe descendant de Quraysh, la tribu du Prophète Muhammad.

Le Califat ottoman fut définitivement aboli par Atatürk en 1924. Depuis, la restauration du Califat constitue l’une des principales revendications des mouvements islamistes.

JOL Press : Que représente pour les jihadistes cette époque révolue du Califat ?
 

Romain Caillet : La période de domination des Califats omeyyade de Damas puis abbasside de Bagdad constitue aux yeux des islamistes, et pas seulement des jihadistes, un véritable âge d’or de l’Islam, qui contraste avec la faiblesse actuelle du monde musulman.

Cette décadence correspond selon eux à une période qui doit précéder le retour d’un "Califat suivant la voie prophétique" comme l’annonce un hadith [parole rapportée, ndlr] attribué au Prophète : "La prophétie restera parmi vous, puis Dieu y mettra un terme. Il y aura alors un Califat suivant la voie prophétique, puis viendra une royauté injuste, puis une royauté tyrannique, puis enfin reviendra alors un Califat suivant la voie prophétique".

Inspiré de ce hadith, le concept de "Califat suivant la voie prophétique" (Khilafa ‘ala Minhaj an-Nubuwa) est de plus en plus mentionné par les sympathisants de l’EIIL. Son porte-parole, Abu Muhammad al-Adnani, a ainsi conclu un communiqué au mois d’avril 2014 en invoquant Dieu de faire de l’État Islamique en Irak et au Levant un "Califat suivant la voie prophétique".

JOL Press : Si la restauration du Califat est leur objectif à long terme, quelles sont leurs ambitions à court et moyen terme ?
 

Romain Caillet : Conquérir le territoire le plus étendu entre la Syrie et l’Irak, dans un premier temps, tout en administrant efficacement ces territoires de façon à apparaître auprès des populations sunnites syro-irakiennes comme une alternative crédible aux régimes de Bachar al-Assad et Nouri al-Maliki.

Outre la préservation des récentes conquêtes en Irak, il est primordial pour l’EIIL de conquérir totalement la province syrienne de Deir ez-Zor, ce qu’il a d’ailleurs déjà commencé à faire, afin de pouvoir disposer d’une continuité territoriale, qui s’étendrait des campagnes orientales d’Alep jusqu’aux portes de Bagdad.

JOL Press : Si l’État irakien et l’État syrien, déjà extrêmement affaiblis, venaient à imploser, l’instauration du califat serait-elle alors possible et sous quelle forme ?
 

Romain Caillet : En théorie, l’ascendance qurayshite d’Abu Bakr al-Baghdadi [leader de l’EIIL, ndlr], qui descend du Prophète par la branche hussaynite et dont le patronyme complet est Abu Bakr al-Baghdadi al-Hussayni al-Qurashi, lui permet de revendiquer le titre de Calife. Pour le moment, il est désigné dans les communiqués de l’EIIL par le titre de Commandeur des croyants (Amir al-Mu’minin), à l’instar de son prédécesseur Abu Omar al-Baghdadi, tué dans les faubourgs de Tikrit en 2010, par une opération conjointe des forces américaine et irakienne.

Contesté par certains jihadistes en tant qu’État, même après ses avancées fulgurantes en Irak, je pense que l’EIIL aurait actuellement du mal à faire accepter Abu Bakr al Baghdadi comme l’Imam de toute la Oumma [communauté musulmane, ndlr] jihadiste, du Maroc jusqu’à l’Indonésie. Car c’est bien de cela dont il s’agit, le Calife étant "le successeur du Prophète", celui-ci détient, en théorie, une autorité spirituelle et temporelle sur tous les musulmans, à laquelle al-Baghdadi ne peut prétendre pour le moment, même si une conquête, même partielle, de Bagdad, ancienne capitale du Califat abasside, pourrait changer la donne.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Romain Caillet est chercheur, consultant sur les questions islamistes et spécialiste du salafisme. Il est notamment l’auteur d’une thèse sur Les nouveaux muhâjirun. L’émigration des salafistes français en "terre d’Islam", sous la direction de François Burgat, Université de Provence/IREMAM.

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