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ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHE BLOT

Plan d'austérité: l’Irlande voit-elle enfin le bout du tunnel?

L’Irlande est le premier pays à s’affranchir de la tutelle de la troïka (BCE, FMI, Commission européenne). Les plans de rigueur drastiques imposés par ses créanciers internationaux semblent avoir fait preuve d’une efficacité bien plus importante que dans les autres pays aidés que sont la Grèce et le Portugal. Cela étant, il ne faut bien sûr pas oublier la véritable saignée imposée au peuple irlandais pour y parvenir. Christophe Blot, directeur adjoint au Département analyse et prévision de l’OFCE, répond à nos questions sur la situation de l’ancien « Tigre celtique ».

L'Irlande retrouve son indépendance - Photo : Jennifer Boyer/Flickr/cc

JOL Press : Cette sortie du plan d’aide signe évidemment le retour de l’indépendance politique pour le pays, mais  économiquement, comment cela va-t-il se passer ? L’Irlande se financera intégralement sur les marchés financiers ?
 

Christophe Blot : Effectivement, en sortant de ce plan d’aide, l’Irlande va, maintenant, financer l’ensemble de ses dépenses via les marchés financiers. Mais ce n’est pas un retour nouveau sur les marchés puisque le pays y avait déjà fait quelques émissions pendant la période du plan d’aide, qui avaient d'ailleurs plutôt bien marché.

C’est juste, cette fois-ci, le basculement vers une couverture totale de l’ensemble des besoins de financement du gouvernement par les marchés financiers, puisqu’il n’y aura plus d’aide attribuée à l’Irlande.   

Et quand on regarde l’évolution des taux d’intérêt sur les marchés, on s’aperçoit, qu’en fait, il ne va pas y avoir de grand changement du point de vue de la situation financière de l’Irlande avec ce retour complet sur les marchés financiers.

JOL Press : Au niveau des taux d’intérêt, où devrait se situer l'Irlande par rapport aux pays de la zone euro en difficulté comme Italie, l’Espagne et le Portugal ?
 

Christophe Blot : Aujourd’hui, les taux irlandais tournent autour de 3,50%, ce qui n’est pas très loin, finalement, du taux d’intérêt auquel le pays se refinançait auprès de l’Union européenne. Ce sont des taux qui restent bien  inférieurs à ceux du Portugal et même de l’Italie ou de l’Espagne.

Les taux sont un peu plus élevés que ceux que l’on peut observer en France ou en Allemagne. Cela montre bien qu’il y a peut-être encore un risque, selon les marchés, mais tout de même moindre qu’au Portugal, en Espagne, en Italie et évidemment en Grèce.

JOL Press : Si l’Irlande est parvenue à convaincre les investisseurs, au regard de l’émigration massive que connaît le pays et la dégradation nette du pouvoir d’achat des Irlandais, peut-on réellement parler de succès pour le plan de sauvetage international ?
 

Christophe Blot : Effectivement, c’est la question centrale. L’interprétation qui est faite par les créanciers de l’Irlande, c’est que grâce à l’aide, le pays va mieux trois ans après et s’en est sorti. Mais l’argument est un peu court parce qu’il néglige le fait que l’Irlande irait peut-être encore mieux si on ne lui avait pas imposé de tels programmes d’austérité.

Le seul point qu’il est important de noter, c’est qu’effectivement, si on compare la situation de l’Irlande à celle du Portugal ou de la Grèce, les deux autres pays aidés, l’Irlande s’en est mieux sortie. Pour autant, cela ne veut pas dire que le pays s’en est bien sorti. C’est une différence fondamentale. S’en sortir mieux ne veut pas dire que tout est rose. Le chômage est encore élevé, à peu près 13% de la population. Et s’il a baissé, c’est en partie du fait d’une émigration plus forte.

En termes de croissance, l’Irlande a certes fait mieux que le Portugal, que la Grèce, mais elle n’a pas échappé à la récession en 2012, du fait de l’austérité budgétaire. Parler de succès me semble hâtif. Il est clair que l’on peut dire que cela a été mieux géré que dans les autres pays, mais l’Irlande est loin d’être un exemple de succès. La situation économique n'est pas florissante et la situation sociale reste très fragile. Ce n’est pas vraiment le signe du succès de la stratégie qui a été menée.

JOL Press : Comment peut-on expliquer que cela ait mieux fonctionné que dans les autres pays aidés ?
 

Christophe Blot : Il faut déjà regarder assez précisément si l’on a fait autant ou moins d’austérité budgétaire que dans les autres pays. Par rapport à la Grèce, l’austérité budgétaire a par exemple été moins marquée. Donc nécessairement, si on appuie un peu moins sur le frein économique, la croissance est plus élevée. C’est un premier élément d’explication.

Ensuite l’Irlande a bénéficié et bénéficie toujours de caractéristiques structurelles qui ont atténué l’impact de cette austérité. La compétitivité structurelle, hors coût, du pays, est plus favorable que celle d’un certain nombre d’autres pays européens, en particulier le Portugal et la Grèce. Il y a aussi les nombreuses entreprises multinationales qui sont installées depuis longtemps sur le territoire, qui bénéficient de conditions fiscales avantageuses. Cela contribue aussi à la compétitivité. L’Irlande est de plus assez fortement tournée vers d’autres marchés extérieurs à la zone euro, comme les Etats-Unis, où la croissance est plus forte.

Donc globalement, c’est une économie qui est un peu plus compétitive, qui bénéficie d’investissements directs étrangers, et qui a peut-être fait un peu moins d’austérité qu’en Grèce par exemple. Ces éléments expliquent pourquoi, même s’il y a eu une nouvelle récession, cette dernière a été  moins forte qu’ailleurs.

JOL Press : De nombreux économistes considèrent qu’il aurait fallu effacer une partie de la dette du pays et réduire la cure d’austérité, êtes-vous d’accord avec cela ?
 

Christophe Blot : Il y a deux éléments. Aurait-on dû effacer une partie de la dette ? Aurait-il été préférable de réduire la cure d’austérité ? Je suis d’accord avec le second point mais le premier me semble plus discutable et incertain. Il faut tenir compte des conséquences d’un effacement d’une partie de la dette. Cela pose des problèmes pour recourir ensuite aux marchés financiers pour financer sa dette. Car une fois que l’on a fait défaut, on crée, de fait, un défiance vis-à-vis des titres de dettes émis par le pays.

Et il n’est de plus pas certain qu’en ayant renonçé à rembourser une partie de la dette, en faisant défaut, on aurait réduit la cure d’austérité. Donc je suis assez dubitatif sur cet argument

JOL Press : Quelles sont les perspectives de l’Irlande pour 2014 en termes de croissance et de déficit ?
 

Christophe Blot : En termes de croissance, il y a une amélioration du climat conjoncturel, qui va bénéficier au pays. Et encore une fois son statut d’économie qui reste quand même compétitive, qui a gagné en plus en compétitivité pendant la crise, et qui bénéficie d’une confiance relative des marchés, fait qu’il y a un niveau de croissance structurelle, potentielle, qui est probablement plus élevé qu’au Portugal ou en Grèce.

Concernant le déficit, ce dernier se réduit, chaque année, depuis 2010. Et cette tendance se poursuit. L’Irlande a encore voté des mesures d’austérité budgétaire pour 2014, et le fera également en 2015. Elle réduira progressivement son déficit budgétaire pour atteindre l’objectif de 3%. Elle devrait y parvenir en même temps que la France, les calendriers étant relativement proches.

Propos recueillis par Rémy Brisson pour JOL Press

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