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TRANSPORT

Le quotidien d'un conducteur de RER: les suicides de passagers

Aux commandes du RER A depuis deux ans, Cédric Gentil s'est fait repérer en écrivant un blog sur son métier de conducteur. Dans « Mesdames et messieurs, votre attention s’il vous plaît » (Editions Plon), il partage son quotidien, la hantise des suicides sur les voies, la solitude dans son poste de pilotage mais également des anecdotes insolites sur l'univers souterrain du métro parisien et du RER. Extrait.

Photo DR FALHakaFalLin/ Flickr

Aux commandes du RER A

Cédric Gentil conduit le RER A depuis deux ans, après avoir été conducteur de métro pendant une dizaine d’années. Pour partager son quotidien, il a commencé par twitter au retour du travail, à chaud, assis parmi les usagers. Puis il s’est lancé un blog qui aujourd’hui fait référence en la matière et constitue la meilleure source d’informations pour les usagers des transports en commun.

Depuis son poste de pilotage, il nous explique les retards des trains, les pannes, les mystérieux "incidents techniques" et "voyageurs malades", mais aussi la hantise des suicides sur les voies, les relations avec les passagers, ce qu’il voudrait leur dire lorsqu’il fait des annonces mais qu’il ne peut pas, faute parfois d’informations, la sensation qui l’envahit lorsqu’il conduit un train… sans voyageurs. Et en filigrane, il se raconte lui : ses débuts, ses doutes, les difficultés pour préserver sa vie de famille, ses motivations, son rêve de conduire un train japonais. Au fil des pages, se dévoile un homme d’un altruisme étonnant, dont l’un des plus grands bonheurs est de rendre chaque jour à des milliers de personnes en les conduisant d’un "point A à un point B".

Extraits de Mesdames et messieurs, votre attention s’il vous plaît de Cédric Gentil  (Editions Plon)

Le suicide ou la chute d’un voyageur sur les voies : demandez à n’importe quel conducteur(trice), c’est une vraie hantise. Car dans une carrière de plus de trente ans, rares sont ceux qui ont la chance d’y échapper. Ces accidents sont malheureusement très fréquents. Trop fréquents.

Lorsque je parle de hantise, je ne dis pas que nous y pensons tous les jours. Mais la peur est bien présente. Car le jour où ça arrive, on ne peut pratiquement rien faire. C’est soudain, furtif. Juste le temps de comprendre ce qui se passe et, souvent il est déjà trop tard. Les distances de freinage sont tellement longues.

Le traumatisme subi par le conducteur est énorme. Je me souviens encore d’un collègue me décrivant le regard de la personne qui s’était jetée devant lui. Impossible à oublier. Ou encore cette conductrice totalement tétanisée sur le quai. Elle avait dû passer près du corps de la victime durant la procédure d’évacuation des voyageurs.

Certains s’en remettent difficilement. D’autres remontent assez rapidement à bord de leur train. Certains ont eu la malchance d’en vivre presque une dizaine. Moi, j’ai eu de la chance jusqu’à maintenant. Cela dit, lorsque je conduisais le métro, il y a une dizaine d’années, ça aurait pu mal tourner. 

Un jour, j’arrivais à la station Père-Lachaise, en direction de Gallieni sur la ligne 3. L’interstation précédente comportait une "rampe", c’est-à-dire que la voie monte de plusieurs mètres. A l’entrée de la station, j’ai vu une femme se jeter sur les voies en plongeant littéralement. Elle se trouvait en tête du quai, dans les premiers tiers en tout cas. J’ai aussitôt effectué un freinage d’urgence en activant les sablières (un dispositif mécanique lâche du sable entre la roue en fer et les rails accentuant le freinage). Puis j’ai demandé la coupure de courant, car, au métro, le courant (750 Volts) est capté par un rail de traction situé en général entre les deux voies. Ce qui peut générer une deuxième source de danger. Ces gestes sont des procédures d’urgence qui deviennent de véritables réflexes.

A ce moment, il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre que le train s’arrête. Et lorsque vous êtes acteur de la scène, cela dure longtemps, très longtemps. Il me semble l’avoir vécue au ralenti.

Une fois arrêté, je ne voyais plus la femme. Elle devait se trouver quelque part, là, sous l’avant du train… Alors j’ai serré le frein à main, fait une annonce car le train n’était pas entièrement à quai et que les portes étaient bloquées. Puis je suis descendu.

J’ai tout de suite vu qu’elle n’avait pas été touchée. Le train s’était arrêté à environ quarante centimètres d’elle. Les voyageurs qui se trouvaient sur le quai étaient tétanisés. Un homme m’a proposé de l’aide. Je l’ai remercié mais je gérais.

Avec le recul, je dirais que j’ai agi par automatisme, les réflexes étant conditionnés par notre formation. 

Après avoir fait appeler les secours, je suis descendu sur la voie. La femme était immobile mais consciente.

Une fois qu’elle a été évacuée par les pompiers et que le courant a été établi, j’ai avancé le train jusqu’au point d’arrêt normal.

Puis j’ai compris.

Elle avait eu de la chance. Et moi aussi. Et si… Et si… Et si… On rejoue la scène. Quarante centimètres de plus… Une station en descente…

Un agent RATP est monté avec moi jusqu’à Gallieni où j’ai été relevé de mon service. J’ai fait un rapport d’incident. On m’a proposé d’aller voir une cellule psychologique. Mais je voulais juste rentrer chez moi et parler à ma femme, pour évacuer.

Après deux jours de repos, je suis retourné travailler. On m’a proposé de m’accompagner en ligne pour un tour, j’ai refusé.

J’ai appris un peu plus tard qu’il s’agissait bien d’une tentative de suicide. Cela dit, je n’avais pas de doutes sur les intentions de cette femme. Si elle et moi n’avions pas eu cette chance, j’aurais eu le droit de souffler dans le ballon afin que l’on vérifie mon taux d’alcoolémie (qui doit être de zéro g/l). Je serais allé au commissariat pour faire une déposition. Une enquête aurait été ouverte.

Mais surtout une femme serait morte sous mon train. MON train.

Je repense souvent à cette journée. Je me souviens précisément de chaque instant. Je me demande ce qu’est devenue cette femme.

Heureusement la conduite d’un train ne se résume pas à ça. Et il y a bien d’autres incidents, moins dramatiques. Mais lorsque j’arrive en gare : je déteste les jeunes qui font semblant de sauter pour amuser les copains. Je déteste ceux qui marchent sur la bande blanche en bordure de quai. Je déteste les quais bondés. Je déteste les gens alcoolisés sur un quai. Je déteste les parents qui ne tiennent pas leurs enfants en bas âge par la main.

Mais je vous assure, j’aime mon métier ! Faites simplement attention, s’il vous plaît !

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Cédric Gentil, 33 ans, conduit des trains depuis une douzaine d’années. Mesdames et messieurs, votre attention s’il vous plaît est son premier livre. Il est également l'auteur du blog éponyme qui connaît un grand succès.

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