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RECUL DES ISLAMISTES

Présidentielle: pourquoi les Tunisiens ont-ils sanctionné Marzouki?

Entretien avec Pierre Vermeren, historien du Maghreb contemporain. Il est professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Si les résultats officiels sont encore attendus, les enquêtes d’opinion, publiées malgré l’interdiction de l’instance électorale, confirment que Beji Caïd Essebsi et Moncef Marzouki, les deux principaux candidats, arrivent en tête de l’élection présidentielle tunisienne.

Moncef Marzouki - Photo : Chatham House / Flickr cc.

Les sondages d’opinion révèlent que Beji Caïd Essebsi et Moncef Marzouki s’affronteront lors du second tour qui aura lieu au plus tard le 28 décembre prochain.

JOL Press : Les Tunisiens ont-ils voulu sanctionner Moncef Marzouki ?
 

Pierre Vermeren : Cela ne fait aucun doute en ce qui concerne les abstentionnistes, entre autres, déçus par la lenteur de la transition, la situation économique et sociale, mais aussi les tensions sécuritaires. Cela est aussi certain pour le camp de Nidaa Tounis (du candidat Essebsi), car ce vote utile en sa faveur est un vote de défaveur envers Marzouki, qui serait distancé de 10 à 20 points d’après les sondages sortis des urnes.

En revanche, de la part des électeurs islamistes c’est presque carton plein pour l’actuel président, si l’on se rappelle que Marzouki plafonnait à quelques pour cents dans les sondages avant que des consignes ne soient passées en sous-main en sa faveur par Ennahda.

JOL Press : Les Tunisiens ont-ils voulu donner les pleins pouvoirs à Nidaa Tounès, le parti de Beji Caïd Essebsi majoritaire au Parlement ?
 

Pierre Vermeren : Le Président à un rôle très restreint dans la nouvelle constitution par rapport aux anciens présidents dictateurs. Le pouvoir penche davantage en faveur de Parlement comme le voulaient les islamistes. Mais de là à parler de pleins pouvoirs, c’est excessif, car il faudra une coalition au Parlement, et d’autre part, il existe désormais des contre-pouvoirs : aujourd’hui la commission électorale (ISIE), demain les juges, le syndicat UGTT, voire la presse, et bien sûr les oppositions parlementaires.

Cela dit, la volonté des électeurs, en tout cas d’une majorité d’entre eux, c’est que le pays fonctionne, que les querelles politiques cèdent un temps la place aux décisions, et cela d’autant plus que le risque est faible d’élire un dictateur de 87 ans. Je pense que c’est très rassurant pour les Tunisiens si longtemps échaudés…

JOL Press : Est-ce aussi un vote anti-islamiste ?
 

Pierre Vermeren : Sans conteste même s’il faut relativiser : ils n’ont pas présenté de candidat issu de leur formation, pour ne pas effrayer l’autre camp et risquer de se retrouver dans une situation à l’égyptienne, et parce qu’ensuite, ils privilégient le pouvoir parlementaire. Ils ont donc opté pour leur allié depuis bientôt 15 ans, Moncef Marzouki. Et ils ont fait voter et voté pour lui, ce qui montre à quel point le parti est discipliné. On ne peut pas non plus exclure une peur, dans une partie de l’électorat, d’un retour à l’ancien régime : c’est sur cette thématique qu’Ennahda et le CPR ont fait campagne.

De ce point de vue, ils ont obtenu un assez beau score par rapport à leurs chances telles qu’estimées au début de l’année. On peut dire qu’Ennahda, depuis qu’elle a quitté les affaires en janvier 2014, a en partie réussi à se refaire une santé électorale, un phénomène déjà observé aux législatives.

JOL Press : Si Beji Caïd Essebsib est élu président, doit-on s'attendre à des tensions encore plus fortes entre les laïcs et les islamistes au Parlement ?
 

Pierre Vermeren : Je redoute davantage une fin de campagne difficile. Il reste un mois et les partisans de Merzouki, qui ne sont pas les plus nombreux, savent que c’est leur dernière chance. Ce mois de décembre va être long et difficile, et en toute impunité à partir du 20 décembre, quand l’Europe sera dans les fêtes de Noël (qu’on se rappelle la révolution…). Qui s’intéressera alors à la Tunisie ? Les Tunisiens devront être très vigilants, mais il ne faut pas oublier qu’il existe de nombreuses forces hostiles à ce processus politique libre dans toute la région, et qu’aucun cadeau ne sera fait aux Tunisiens.

Ensuite, si Essebsi est élu, Ennahda n’aura qu’à attendre son tour patiemment. Avec toutes les difficultés à venir, et l’âge du capitaine, ils espèrent bien être au second tour la fois d’après, peut-être même avant 5 ans… Ils montreront leurs muscles au Parlement, mais auront tout intérêt à jouer la carte du légalisme pour que leur accession aux fonctions suprêmes soit un jour acceptable… Il restera alors aux gauches ou aux libéraux –en fonction du positionnement de la prochaine majorité- à faire surgir une troisième force. C’est semble-t-il plus difficile à faire que la révolution ou une constituante !

Propos recueillis par Marine Tertrais pour JOL Press

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