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INTERVIEW DE JEAN MARCOU

Turquie: «Fethullah Gülen: ennemi public n°1 de Recep Tayyip Erdoğan»

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan l'avait promis. En cas de victoire aux élections municipales, il avait annoncé qu'il « réglerait ses comptes » avec la confrérie de son ancien allié Fethullah Gülen, qu'il accuse d'être à l'origine de l'éclatement du scandale politico-financier qui éclabousse le gouvernement. Le chef du gouvernement vient d'annoncer qu'il voulait obtenir l'extradition des États-Unis de Fethullah Gülen, exilé en Pennsylvanie depuis 1999, pour qu'il soit jugé en Turquie. Le point sur la situation avec Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble, chercheur associé à l’Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul.

Le prédicateur Fethullah Gülen - Photo: capturee d'écran BBC Türkçe

JOL Press : Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan veut obtenir l'extradition des États-Unis de Fethullah Gülen. Que lui reproche-t-il ?
 

Jean Marcou : Recep Tayyip Erdogan reproche à Fethullah Gülen le rôle qu’il a tenu pendant le scandale du 17 décembre. Il lui reproche d’avoir infiltré l’Etat et de manipuler depuis les Etats-Unis des opérations hostiles au gouvernement turc. Il a expliqué il y a quelques jours dans une émission de télé, sur une chaine américaine, qu'il fallait que les Etats-Unis permettent l’extradition de Fethullah Gülen de manière à ce qu’un procès puisse s’ouvrir en Turquie.

Le chef du gouvernement turc dénonce la présence d’un Etat parallèle : il pense que les arrestations qui ont suivi la révélation du scandale du 17 décembre sont le fait de procureurs et de policiers infiltrés à l’intérieur de l’appareil de l’Etat. Alors que la Cour constitutionnelle a rendu un arrêt qui annule la fermeture de Twitter Recep Tayyip Erdogan estime que le président de la Cour constitutionnelle est manipulé par Fethullah Gülen.

JOL Press : Les tensions entre Recep Tayyip Erdogan et Fethullah Gülen ne datent pas d’hier ?
 

Jean Marcou : C’est le moins que l'on puisse dire. Les tensions entre Erdogan et Gülen remontent au printemps 2011, et se sont renforcées au mois de novembre dernier et cela a dégénéré en conflit ouvert lorsque le gouvernement a décidé de supprimer les classes préparatoires aux concours des universités, qui engrangent énormément d'argent. Un tiers de ces classes privées sont contrôlées par la confrérie Gülen. Le gouvernement a donc décidé de les supprimer ces établissements, arguant que cela défavorisait les classes moyennes, avec bien sûr des visées électoralistes...

La querelle est alors devenue publique: Fethullah Gülen a percu cette décision comme un coup porté contre sa confrérie. Depuis, Gülen et les organes de presse lui appartenant ont déclenché une véritable offensive contre le gouvernement. Le fameux journal  "Zaman" publie de viruelntes critiques contre Erdogan. Il y a depuis des conflits directs entre l’AKP et la confrérie Gülen. Erdogan a d’ailleurs exhorté Fethullah Gülen a rentré sur le territoire turc et l’a défié de lancer un parti lors des élections municipales.

JOL Press : Qu’est-ce que la confrérie Gulen ?  Quelles sont les idées véhiculées par ce mouvement socio-religieux  ?
 

Jean Marcou : Sur le plan théorique, Fethullah Gülen se revendique de Saïd Nursî, un penseur religieux fondateur de la confrérie "nourdjou", qui pense un islam modéré. Je dirais qu’il s’agit d’une sorte néo-confrérie dont la particularité est que le leader Fethullah Gülen s’est exilé volontairement depuis 1999 en Pennsylvanie aux Etats-Unis : il a construit son succès pas seulement sur ses idées mais aussi sur un islam modéré à l’anglo-saxonne : un mouvement attentif à la propriété privée, au développement de libre entreprise, qui jouit d’un rayonnement international et national. Fethullah Gülen est aujourd'hui devenu l'ennemi public numéro un de Recep Tayyip Erdoğan, dont il faut se débarrasser absolument.

Propos recueillis par Louise Michel D.

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 Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble, chercheur associé à l’Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul

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